François Sureau : « La liberté, c’est être révolté »

Extrait du discours de réception de François Sureau à l’Académie française au siège occupé précédemment par Max Gallo.


La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. En un siècle d’histoire constitutionnelle, nous aurons vu se succéder le système des partis, le système de l’État, le système du néant. Gallo l’avait pressenti. Et comme il voyait bien que nous en étions à la fin responsables, et non les seuls gouvernants, il a cru que le patriotisme, dont il s’était proposé de ranimer la flamme, nous garderait d’un tel déclin en nous rendant en quelque sorte à nous-mêmes. J’aimerais pouvoir partager cette conviction.

Il n’y a pas de quoi se vanter

On accorde rarement la justice avec l’ordre. L’ordre, à nos yeux, c’est l’usine et la police, le peuple qui se tait, les lois d’exception, le commerce maître de nos vies, les hiérarchies justifiées et la confusion, pour finir, des grandeurs naturelles et des grandeurs d’établissement, puisque par paresse ou par lâcheté nous inclinons à adorer, abusivement, ce qui doit être dans ce qui est. Ce n’est pas cet ordre-là que l’enfant désirait au temps de sa conscience surprise. Dans l’injustice au contraire, c’est le désordre qui a très tôt frappé Gallo, le désordre caché sous l’ordre, celui d’une maison où rien n’est à sa place mais où l’on s’accommode de tout.

Gallo était ce qu’on appelle un républicain. Il faudrait décrasser ce terme qu’on emploie ces jours-ci à tout propos, au prix d’ailleurs d’une grande confusion concernant les principes. Après tout, la République, c’est aussi la colonisation sans scrupules, les bagnes d’enfants, les femmes privées de vote, la chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs au maréchal, la torture en Algérie et la peine de mort. Il n’y a pas de quoi se vanter.

La religion républicaine

Gallo pour sa part ne l’a jamais vue comme cet étrange absolu qu’on nous présente parfois au mépris de toute vérité, ni l’histoire de France comme le récit d’une marche vers cette drôle de parousie à laquelle concourraient également les rêves de Hugo, les discours de Viviani, l’idéal de Léon Blum, la police de M. Marcellin et les calculs du bon M. Pinay. S’il la préférait à tout autre régime, il ne l’a jamais parée de vertus magiques, ni cru que son invocation suffirait à garantir l’unité de la nation. Max Gallo avait l’amour de la République. Il ne professait pas la religion républicaine, peut-être parce qu’il en avait une autre. Aujourd’hui que la République nous appelle moins qu’elle ne nous sermonne au long d’interminables campagnes de propagande frappées de son sceau, il se serait inquiété je crois de notre docilité.

La grande question de notre pays est de s’arranger de la coupure révolutionnaire, puisque la Révolution, en fondant le culte de la liberté et de la justice sur la récusation du passé, nous pose un problème difficile à surmonter, ce dont la succession de nos Constitutions est un signe parmi d’autres. Max Gallo a délibérément choisi de voir dans ce drame français l’expression singulière d’une âme collective, expression qui la rendait digne d’être aimée. Le drame français dit plus, console mieux, annonce davantage que d’autres réussites, à les supposer avérées.

Cette formule imbécile, répétée à l’envi depuis vingt ans, que la sécurité est la première des libertés

La République que Gallo aimait a donc pris dans ses livres un visage tourmenté et rédempteur, surgissant altéré d’un combat pour la nature humaine que sa devise résume, un combat jamais achevé, toujours àreprendre, auquel notre passé nous engage puisqu’il nous a laissé malgré tout un trésor inestimable : l’égale dignité de tous sans considération d’origine, de sexe ou de religion, la présence agissante de la liberté, le souci du droit, l’ensemble justifiant en retour un amour sans partage de la patrie. Et cet amour est aventureux, comme il se doit. Je ne crois pas que Gallo eût souscrit à cette substitution du lapin de garenne au citoyen libre que nous prépare cette formule imbécile, répétée à l’envi depuis vingt ans, que la sécurité est la première des libertés.

À cette aune, pas de pays plus libre sans doute que le royaume de Staline ou celui de Mussolini. Après Rocroi, après Valmy, après Bir Hakeim, voici la sécurité, comme la ceinture du même nom, comme le rêve de l’escargot ! Max Gallo se souvenait que nos prédécesseurs avaient créé, maintenu, défendu le trésor de la liberté dans des époques autrement plus dangereuses que la nôtre. Il avait pressenti ce fléchissement de l’intelligence et de la volonté qui nous fait consentir à toutes les platitudes. Et l’on s’en va répétant que les temps sont difficiles. Mais les temps, comme Max Gallo nous l’a rappelé pendant un demi-siècle, sont toujours difficiles pour ceux qui n’aiment pas la liberté.

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