François Ruffin dans Fakir : « N’ayons plus peur ! »

François Ruffin dans Fakir : « N’ayons plus peur ! »

« N’ayons plus peur ! » C’est le long plaidoyer de François Ruffin dans le numéro de Fakir qui vient de sortir.

Parti pour une bafouille sur Blanquer qui voit la République outragée par une réunion syndicale « non-mixte », c’est à dire réservée aux personnes victimes de racisme, je fais état de la myriade des réunions réservées à une audience spécifique qui violent le vivrensemble républicain. Ironie et encouragement à ne plus avoir peur, à relever la tête, même si les vieux mâles blancs dominants nous menacent tous de l’enfer laïco-républicain.

Le besoin de parler à des pairs qui nous comprennent. Conservons le mot communautarisme : il va si bien aux associations de parents avec un enfant qui est né comme ça. Aux ex-alcooliques dans les associations d’ex-alcooliques. Aux “groupes de parole” qui réunissent des parents qui ont perdu un jeune enfant, ou bien des jeunes veufs et veuves, ou tant d’autres cabossés par la vie. Aux handicapés qui demandent des privilèges comme les rampes d’accès. Aux syndicalistes qui n’invitent jamais leurs patrons aux réunions syndicales. Aux chômeurs qui ne songent pas à convier les gens qui ont un emploi. Aux Restos du cœur qui ne reçoivent même pas la petite bourgeoisie.

Et puis aux femmes qui n’en peuvent plus de tenter de convaincre qu’elles ont été harcelées ou violées et que cela achève. En Espagne on a vu, à la suite d’un viol, des manifestations dont le slogan était : « Moi, je te crois ! »

Résumé cruel pour les hommes qui ne veulent pas entendre les femmes. « Moi, je te crois ! » Résumé cruel pour les blancs qui ne veulent pas entendre les noirs, pour les riches qui ne veulent pas entendre les pauvres. « Moi, je te crois ! » Résumé cruel pour les politicards qui ne veulent entendre ni les jeunes harcelés par la police, ni les gens à la recherche désespérée d’un emploi, ni tous ceux qui sont dans la pauvreté ou la misère. Résumé cruel pour les énarques qui ne comprennent jamais rien et qu’on ne comprend pas.

« Tous les jours, je reçois mon lot d’encouragements : “Vous, au moins, on vous comprend.” Mon préféré, le compliment qui sonne le plus juste : Grâce à vous, on respire.” Avec une variante : Vous êtes une bouffée d’air.” Et toujours, ou presque, accompagné d’un ça fait du bien.” C’est une fonction quasi thérapeutique que mes mots, mes vidéos remplissent. Des l’ordre de la psychothérapie politique. Cet étouffement, j’y suis sensible parce que je l’ai vécu.

Adolescent, ou jeune homme, je bouillais d’une révolte. Mais qui, dans la sphère publique, portait cette parole ? Personne. Je ne me sentais pas représenté, je ne me reconnaissais dans aucune figure, orphelin. Il y avait les livres, heureusement, j’y trouvais des frères ou des pairs, chez Dostoïevski ou Bourdieu, chez Barthes ou Céline. Mais au présent, dans les media, ma voix était niée, mise sous le boisseau, et j’en souffrais.

Et puis, un samedi après-midi, je regardais Arrêt sur Images, alors sur la Cinquième. Serge Halimi en était l’invité face à Jean d’Ormesson. Et quel bien ça m’a fait ! Enfin ! Enfin un homme prononçait les mots que je portais en moi et qui ne sortaient pas ! Je n’étais pas seul, pas fou ! Oui, soudains, j’ai respiré. Ce n’est pas une image : j’éprouvais un mieux-être, dans mon cœur, dans mon corps.

Un soir, dans un chambre d’hôtel, j’allume la télé et David Pujadas sermonne un cégétiste : “Est-ce que ça ne va pas trop loin ? Est-ce que vous regrettez ces violences ?” et l’autre, de Continental, Xavier Mathieu évidemment, à la place de faire son mea culpa, le voilà qui pilonne : “Vous plaisantez j’espère ? Quelques carreaux cassés ? Quelques ordinateurs ? À côté des milliers de vies brisées !” Quel bonheur, alors ! Comme un éclair dans la nuit ! »

« N’ayons plus peur ! » écrit François Ruffin dans ce texte-kaléïdoscope de cinq pages qui donne la pêche et l’envie de se battre. J’en ai oublié en route ma bafouille sur tous les déclassés, noirs, femmes ou enfants autistes dont le communautarisme est menaçant.

Dans le dernier numéro de Fakir François Ruffin signe aussi un dossier de huit pages — mais quand dort-il ? — sur l’hôpital psychiatrique Philippe-Pinel. « Quand je reviendrai comme député, je passerai une journée entière dedans, et je rendrai compte de ce que j’y ai vu. C’était une promesse de campagne. Pas proclamée du haut d’une estrade, non, plutôt marmonnée, en mordillant une merguez, aux quelques soignants qui m’entouraient. »

Le numéro 83 de Fakir, je te conseille de courir l’acheter fissa avant qu’il ne soit épuisé chez ton marchand de journaux. Parce que c’est vraiment donné, trois euros pour lire les mots de François Ruffin, les mots pour retrouver l’espoir, pour retrouver l’envie et la force d’en découdre, les mots pour ne plus avoir peur !

« Les mots qui vont à l’âme, à l’os, au nerf, pour qu’à votre tour, camionneurs de chez Mory, ouvriers de chez Whirlpool, soignants du CHU, vous prononciez les mots qui vous rongent, qui pourrissent en vous, que vous les exprimiez, exprimer au sens littéral, que vous les poussiez dehors, comme un poids, comme une douleur, comme une tumeur. »


La rue Kétanou chante “Les hommes que j’aime”. À la convention insoumise de Clermont-Ferrand, encore une fois j’étais dans les tirés au sort, on a été nombreux à dire à François Ruffin combien on l’aime.

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<p>Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.</p>