Robert Fisk : pour Poutine, les ennemis d’Assad en Syrie sont les mêmes que ceux de la Russie en Tchétchénie

Robert Fisk : pour Poutine, les ennemis d’Assad en Syrie sont les mêmes que ceux de la Russie en Tchétchénie

À l’occasion, Robert Fisk sait aussi tirer un portrait sans concession de Vladimir Poutine. Bien loin de la caricature qu’en font les Occidentaux.


Maintenant, qu’est-ce que cela vous rappelle ? « Après avoir tenté de s’emparer de Grozny par voie terrestre, Eltsine a eu recours à […] l’écrasement de la ville depuis les airs. Des milliers de civils sont morts dans les attaques contre la capitale. Deux années de combats horribles [en Tchétchénie] ont tué des dizaines de milliers de civils et probablement 15 000 soldats russes. Poutine […] a cimenté son accession au pouvoir en lançant une nouvelle campagne tout aussi sanglante, mais qui ramena le territoire sous le contrôle de Moscou. Il inonda les ondes de discours durs, promettant de traquer les bandits tchétchènes […] La bataille tchétchène a été dépeinte comme une lutte terroriste contre l’État russe légitime. C’était en partie vrai – les Tchétchènes avaient commencé à utiliser la terreur comme arme. »

Ça vous paraît familier ? Je dois la citation ci-dessus à la nouvelle analyse que dresse Shaun Walker sur les années Poutine dans son livre, La longue gueule de bois : la nouvelle Russie de Poutine et les fantômes du passé – et cela ne s’arrête pas là.

Au début des années 2000, lors d’un de ses premières interviews, Poutine déclara aux Tchétchènes qu’ils n’étaient pas attaqués par la Russie – ils étaient placés sous sa « protection ». Les Tchétchènes n’étaient pas un peuple vaincu, dit Poutine. « C’est un peuple libéré. » Et tout cela, raconte Walker, alors que les avions de chasse de Poutine « bombardaient Grozny, semant la désolation sur une ville qui semblait déjà avoir été totalement dévastée ».

Walker lui-même est un reporter de la vieille école, battant les trottoirs brisés au pied de bâtiments effondrés plutôt que de pontifier depuis Moscou – il écrivit pour The Independent avant de passer avant de passer, comme on dit, “à la concurrence” – et il poursuit assidûment l’histoire tchétchène, observant la montée au pouvoir du fidèle Akhmad Kadyrov puis, après l’assassinat de ce dernier, de son fils Ramzan, tout aussi fidèle (et brutal).

Leurs ennemis ont été liquidés. Au moment où Walker arriva à Grozny en 2009, « la ville était méconnaissable à cause des photographies inquiétantes de destruction à la Stalingrad […] Des avenues bordées d’arbres, des nouveaux immeubles et des cafés agréables […] une rue entière dans laquelle l’arbre les enveloppes de blocs d’appartements entourés d’arbres ont été remplacées par de toutes nouvelles bâtisses : des places vides avec des bâtiments ministériels à effet de marbre blanc ; et pour couronner le tout, Grozny City, un gratte-ciel de 32 étages abritant un hôtel cinq étoiles avec un restaurant sur le toit, une salle de sport et des chambres luxueuses avec des articles de toilette de luxe.

Restaurer la souveraineté syrienne comme a été restaurée la souveraineté russe

Sans faire de parallèles trop étroits, Poutine essayait de restaurer la souveraineté russe en Tchétchénie. Dans la Ghouta – ou à Alep – il essayait et continue d’essayer de restaurer la souveraineté de la Syrie. Les « bandits » et les « terroristes » tchétchènes existaient réellement. Et de même, lentement et pesamment, nous commençons à admettre, parmi le bain de sang des civils, la présence bien réelle d’Al-Qaïda et des autres islamistes dans la Ghouta.

Et bien sûr, en “restituant” la Ghouta orientale (ou Alep) au gouvernement de Damas, Poutine renforce le pouvoir russe. Les autocrates assiégés peuvent compter sur Moscou. Moubarak pourrait-il compter sur Washington? Ou Ben Ali pourrait-il compter sur la France?

Il y a cependant d’autres petits fantômes tchétchènes qui flottent au-dessus de la Syrie. Un grand nombre d’islamistes tchétchènes, fuyant les forêts de Tchétchénie après la victoire de la Russie, sont arrivés en Syrie pour attaquer le régime.

L’un des revers les plus dévastateurs pour l’armée syrienne s’est produit au sommet d’une montagne au sud de la frontière turque, lorsqu’un jihadiste tchétchène a fait sauter une base militaire en faisant exploser une voiture blindée capturée dans l’enceinte. Il a tué tous les défenseurs syriens. L’explosion fut si énorme qu’un témoin oculaire sur une colline voisine m’a dit qu’il voyait du feu pénétrer dans les nuages – puis continuer au-dessus de ces nuages ​​dans le ciel vide.

Les Russes savent exactement qui ils combattent en Syrie, c’est pourquoi le pilote russe Roman Filipov s’est fait exploser avec sa propre grenade plutôt que d’être capturé par les islamistes. Pour Poutine, les Tchétchènes qui ont résisté à sa puissance de feu en Russie ne font que continuer leur lutte dans un pays allié plus au sud.

Éliminez-les, dit Poutine, puis faites ensuite la paix avec vos ennemis d’autrefois. C’est une politique suivie jusqu’à un certain point par Damas. Le siège précédent de Deraya à la périphérie de Damas s’est terminé par une série de comités de « réconciliation » et de promesses mutuelles de cessez-le-feu.

Cruauté et ruse

La distance entre Grozny et Damas est de moins de 1500 km. Depuis les murs du Kremlin, les minarets de Damas ne sont pas au « Moyen-Orient »,  ils sont au sud. Le pouvoir russe ne s’arrête pas à ses propres frontières – pas plus qu’à l’époque de Staline. L’armée rouge ne s’est pas arrêtée à la frontière soviétique en 1945. Elle a poursuivi la « bête fasciste » jusqu’à son repaire de Berlin. Et la Tchétchénie reste très présente dans l’esprit de Poutine aujourd’hui.

Quand il eut choisi d’organiser une grande conférence islamique en Russie, il accueillit des représentants religieux venus d’Égypte, de Syrie et d’autres pays musulmans largement sunnites où ils dénigrèrent le salafisme et tous ses travaux. L’Arabie Saoudite fut pratiquement excommuniée.

Le fait que la conférence ait été officiellement tenue sous les auspices de l’affreux Ramzan Kadyrov ne fit aucune différence pour les délégués. De toute façon, la plupart d’entre eux vivent sous des maîtres à la Kadyrov. Poutine avait imposé son point de vue.

De même, il décida que les Tchétchènes devraient aider à reconstruire – et financer – le minaret de la grande mosquée Omayad du XIe siècle à Alep, tombé dans les combats de 2013 (et dont les deux camps s’accusaient mutuellement). Des prélats tchétchènes furent conduits en Syrie pour prier à la mosquée.

Même à Palmyre, capturé par Daech, récupéré par le gouvernement syrien, repris par Daech – à la grande fureur de Poutine – puis repris une fois de plus, il y a toujours un élément tchétchène dans la présence de russe. À Moscou, les patrouilles de surveillance en ville sont souvent composées de soldats russes… venant de Tchétchénie.

Cela ne signifie pas que Poutine est en quelque sorte en train de recréer les luttes passées de la Russie en Syrie. Ce que cela signifie, c’est que Poutine a appris de la guerre tchétchène et n’en a pas oublié les leçons – faites à la fois de cruauté et de ruse.

Pour lui, les ennemis d’Assad aujourd’hui sont les ennemis de la Russie en Tchétchénie – dans quelques cas, les mêmes individus – et quelle que soit l’horreur que nous ressentons devant la tuerie insupportable de civils, nous ne devrions pas être surpris. Une fois que les superpuissances sont impliquées dans les guerres au Moyen-Orient, les conventions de la guerre ne s’appliquent pas. Jusqu’à ce que ce soit fini. Voulez-vous que l’on parle de l’Irak ?

=> Source : Robert Fisk, The Independent (traduction et intertitres : Pierrick Tillet)

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.