EU DisinfoLab : brève histoire des fichages d’État par Isabelle Attard

EU DisinfoLab : brève histoire des fichages d’État par Isabelle Attard

L’affaire EU DisinfoLab nous rappelle qu’un fichier reste rarement dans un tiroir. Voici une brève mais éclairante histoire de fichages d’État narrée par Isabelle Attard, ex-députée.


Avec l’affaire EU Disinfo Lab, le secrétaire d’État Mounir Mahjoubi et les anti-complotistes complotistes (à moins que ce ne soit l’inverse) ont tout fait pour minimiser la gravité du fichage politique des twittos ayant réagi au scandale Benalla. Certes la comparaison avec le nazisme peut paraître exagérée mais les fichiers Hollerith de 1933 marquent le début du croisement de données utilisées à des fins politiques.

Néanmoins, il me semble que nous devons réfléchir aux utilisations futures des fichiers actuellement constitués même s’ils peuvent sembler anodins aujourd’hui.

Les deux exemples français ci-dessous prouvent qu’ils ne restent que rarement dans un tiroir et qu’ils sont le plus souvent utilisés pour répertorier les opposants politiques, vrais ou supposés.

Le premier recense les anarchistes français et fut réalisé par A. Bertillon en 1893 et 1894. Rappelons le contexte : suite aux répressions sanglantes des manifestations ouvrières (Chicago 1886, Fourmies 1891) des anarchistes décident d’actions ciblées contre les pouvoirs étatiques et capitalistes, la « propagande par le fait ». En France, A. Bertillon, chef du service photographique de la préfecture de police de Paris, crée un fichier de 417 hommes et femmes considérés comme anarchistes. Les critères pour être dans ce fichier étaient assez flous : abonné à une revue libertaire ou simple sympathisant.

Ce fichier des anarchistes est consultable aujourd’hui car le Metropolitan Museum of Art de New York a ouvert l’an dernier ses archives sous forme de fichiers téléchargeables et réutilisables. – #DomainePublic.

En réaction aux attentats anarchistes, le parlement vote les trois tristement célèbres lois scélérates le 28 juillet 1894.

La troisième permet d’interdire la diffusion de journaux anarchistes comme “Le Père peinard” d’Émile Pouget et “Le Révolté” d’Élisée Reclus.

La seconde permet d’inculper tout membre ou sympathisant. Elle encourage également la délation. Elle est votée le 18 décembre 1893. Il en découle, début 1894, l’arrestation de nombreux anarchistes sur la base du fichier Bertillon comme Paul Reclus, Sébastien Faure ou Félix Fénéon.

Les antimilitaristes et le « carnet B »

Bien avant le début de la première guerre mondiale le gouvernement français s’inquiétait d’une possible démobilisation nourrie par les antimilitaristes. Une liste d’environ mille-huit-cents suspects à arrêter immédiatement en cas de mobilisation est alors établie. Ce fichier, répondant au nom de code de “Carnet B”, regroupait les antimilitaristes les plus virulents, des chefs syndicaux ou encore des membres de la SFIO qu’il était prévu d’emprisonner dès le déclenchement des hostilités.

Créé dès 1886 par le général Boulanger pour ficher les potentiels espions, Georges Clemenceau réoriente le carnet à partir de 1907 pour surveiller surtout les anarchistes et antimilitaristes. En 1909, le ministère de l’Intérieur décide d’ajouter au Carnet B tous les Français susceptibles d’entreprendre des actions antimilitaristes pouvant troubler l’ordre public ou gêner la mobilisation

Jean-Pierre Deschodt décrit les différentes catégories de personnes inscrites dans le carnet B, je cite :

  • Les anarchistes et syndicalistes : les amis de Sébastien Faure, des individus violents et exaltés pouvant occuper les fonctions de secrétaire de la Bourse du travail. Propagandiste excité faisant des provocations contre les militaires. Personnes favorables à l’insoumission et aux grèves.
  • Les communistes : Organisateurs de manifestations communistes, meneurs de grèves, apôtres de la guerre civile, secrétaires du rayon communiste, présidents d’un syndicat municipal communiste, apologie de faits qualifiés de crime et membres du comité central.
  • Les autonomistes : francophobie, autonomisme breton, agitateur autonomiste manifestant des sentiments germanophiles. Roger Salengro (futur ministre du Front populaire) et Victor Pengam secrétaire général de la bourse du travail de Brest font partie du carnet B.

Voici comment Victor Pengam est dépeint :

« Propagandiste anarchiste et antimilitariste des plus militants. L’un des chefs du mouvement révolutionnaire (secrétaire général de l’Union régionale des syndicats et de la Bourse du travail de Brest). […] Secrétaire général du nouveau syndicat anarchiste des ouvriers du port. Ouvrier à l’arsenal. Serait susceptible de faire du sabotage en cas de mobilisation. (…) Mesure à prendre en cas de mobilisation : à arrêter. »

Un fichier reste rarement inutilisé

L’existence de ce fichier, sensé resté secret, fuita dans la presse en 1912. Les militants et sympathisants anarchistes et syndicalistes purent imaginer quel serait leur sort : camp d’internement (environ 70 en France pendant la première guerre) ou exécution. Finalement ce carnet ne fut pas utilisé en 1914 pour arrêter les antimilitaristes, la CGT et la SFIO se ralliant au patriotisme de l’Union sacrée.

Mais il est intéressant de noter que ce carnet B ne disparut pas avec la première guerre mondiale. Il fut conservé au siège de la Sûreté nationale à Paris puis saisi en 1940, par l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand. Rien ne se perd en somme. Et c’est bien ça le problème.

« Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre. » (Karl Marx)

=> Source : fil twitter d’Isabelle Attard.  Intertitres et mise en forme : Partageux.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.