Emplois aidés : pour Ruffin, un système pervers mais indispensable

Emplois aidés : pour Ruffin, un système pervers mais indispensable

Un billet de François Ruffin sur les emplois aidés, système pervers, immoral, mais hélas indispensable dans les circonstances présentes.

« Ils sont bien gentils de nous les supprimer [les contrats aidés, ndlr], mais ils proposent quoi à la place ? Parce que les contrats aidés, ils sont indispensables. Le matin pour les levers, les soirs pour les couchers, sans les renforts, c’est pas possible. » C’est Virginie, aide-soignante en gériatrie, qui estimait ça, hier, à l’Ehpad de Saint-Riquier (80).

Ce vendredi, du matin au soir, et même jusque tard, j’ai passé ma journée en maison de retraite dans ma circo. La vie, la vieillesse, la maladie, la mort, mais aussi les budgets, les chiffres, les financements, je vous raconterai ça plus tard, toutes ces scènes vues.

Mais puisque c’est le débat du moment, je publie juste ce post, vite fait, sur les contrats aidés. Je n’ai pas forcé : le sujet est venu tout seul, mis sur la table à chaque rencontre, comme une inquiétude qui grandit dans les établissements.

« On a les contrats aidés », mentionne Maryse Candas, la directrice de l’Ehpad. « Il y en a huit : quatre qui aident à la toilette, surtout le week-end, et quatre qui sont sur le nettoyage des chambres l’après-midi. Sans langue de bois, on ne les forme pas pour les garder : il y a beaucoup d’appelées et peu d’élues. Sur la masse, on en a pris trois ou quatre. Parfois, on avait des gens extraordinaires, mais à ce moment-là, on n’avait pas de poste vacant, pas de budget disponible. Le pire, c’est qu’on demande maintenant d’avoir des compétences, d’être qualifiées… »

Cette cadre marque la perversité du système : elle en a besoin pour faire tourner son établissement. Faute de crédits, ces contrats aidés sont désormais intégrés au fonctionnement, sur des tâches permanentes, nécessaires. Et qui aide-t-il le plus ?

Dans les couloirs, on discute par exemple avec Nathalie. On l’a renommée, on ne sait jamais. Même si son parcours ressemble à cinquante autres :

« La première fois, c’était à l’Ehpad Notre-Dame, à Abbeville, et j’avais bon espoir, j’y croyais. J’y suis restée deux ans, et puis c’était terminé. Deux années après, ils m’ont reprise, mais cette fois-là, je savais qu’il n’y avait pas d’espoir, que je resterais deux ans et qu’ils en prendraient une autre. Des fois, on me prend pour des remplacements, pendant les vacances, les arrêts-maladie des titulaires. Et là, c’est pareil, je n’ai aucune illusion, parce qu’il y a du monde qui attend, des histoires de budget, enfin… »

On mesure son découragement, à Nathalie. C’est injuste, profondément. Jamais, sur son travail, on ne lui a fait le moindre reproche, aucune critique. Et pourtant, sa carrière ne sera que ça, ces pointillés, sans espoir, sans stabilité.

On se rend à Abbeville, justement, à l’Ehpad Notre-Dame. Laurent Poulin, le directeur, a noté sur un post-it les points qu’il souhaite « remonter aux députés ». Avec, en haut de sa liste :

« La première chose, c’est : faites quelque chose pour les contrats aidés. Les maisons de retraite, il faut les entendre. Depuis trois ans, on m’a poussé, j’ai des courriers du ministère, du préfet, à prendre des contrats aidés, et là d’un coup on me dit « stop ». En octobre, j’en ai un qui se termine, et sur ses épaules repose le ménage de tout un étage. Comment je fais ? On ne fait plus le nettoyage ? Plus d’animation, non plus ? En tout, j’en ai trois, pour 2,3 postes. Je n’ai pas le budget. Si je les remplace par des titulaires, mon prix de journée il flambe de 2 €. Le Conseil départemental, il ne sera pas d’accord du tout, et ça va fâcher les familles… »

Donc, pour en venir à une conclusion politique. Si le but du gouvernement était, aujourd’hui, de remettre à plat ces contrats aidés, de lutter contre la précarité, de les transformer en CDI, c’est bien sûr avec force que je le soutiendrais : c’était, durant ma campagne, ma priorité. Ça vaut pour les entreprises, comme pour les services publics ou les associations : leur fonctionnement ne saurait, moralement, reposer sur des travailleurs jetables, corvéables.

Mais tel serait le but de Muriel Pénicaud, elle aurait commencé par l’inverse : par nous présenter son plan de lutte contre la précarité, ses projets d’embauches dans l’éducation, dans la Santé, dans le périscolaire, dans les Ehpad. Là, non.

Les annonces de la ministre relèvent, simplement, d’économies à la petite semaine : gratter quelques dizaines de millions ici, quelques centaines là, sans visée, sans stratégie, minable. Quand son président s’apprête à accorder des milliards aux richards.

Laissez-moi vous dire mon sentiment, « optimiste » : le gouvernement a, sur ce dossier, commis une nouvelle maladresse. Il va reculer. Il va se rendre compte que, au fond, ces contrats aidés répondent plutôt à son idéologie : ils sont payés à un prix plancher, font baisser les chiffres du chômage, rendent les travailleurs dociles, et tout ça, pour un coût dérisoire.

Pour mémoire :

  • CICE. Coût annuel : 24 milliards €. Création de 100 000 emplois. Soit : 200 000 € par emploi.
  • Emplois aidés. Coût annuel: 3 milliards €. Création de 300 000 emplois. Soit : 10 000 € par emploi.

=> Source : François Ruffin

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.