Elsa Dorlin : la violence comme seul moyen de faire histoire

Elsa Dorlin : la violence comme seul moyen de faire histoire

Très intéressant ouvrage d’Elsa Dorlin, professeur de philosophie : Se défendre – Une philosophie de la violence (éditions Zones/La Découverte). Extraits choisis par l’excellent magazine CQFD (passages en gras surlignés par moi-même).


Dépolitisation radicale de la société

L’opération de l’État contre la Zad fait montre d’une extrême brutalité, savamment recouverte par un discours médiatique paternaliste, marqué d’une forme d’autoritarisme légaliste. Il est question de « rétablir l’ordre » ou « l’État de droit » – sans qu’on comprenne exactement de quel droit il s’agit. En réalité, ces mots-clés ou formules éculées ont pour fonction d’opérer un recouvrement complet de la violence exercée par l’État. Ils font aussi office de signaux envoyés à l’ensemble du mouvement social. Il s’agit de contrecarrer les coalitions, d’empêcher de rallier les zadistes qui sont présentés comme des groupuscules marginaux politiquement immatures. Macron a même parlé à leur propos d’une « minorité politisée » – expression qui vise à infantiliser les militants et à présenter les mouvements d’occupation comme des formes de contestation irrationnelle, folle, hystérique, adolescente, etc. Comme si les blindés et les grenades assourdissantes servaient à « ramener à la raison » des adolescents rétifs.

Cette qualification de « minorité politisée » en dit long aussi sur la représentation de ce qu’est le “politique”. Pour Macron, la majorité n’est pas “politisée” et ne doit surtout pas l’être. En creux se dessine sa conception du peuple : une masse silencieuse. Des individus dont on gère les besoins et flux biologiques, économiques, avec le sacro-saint “pouvoir d’achat” (c’est-à-dire la consommation) pour seul impératif. Une population dont on attend qu’elle ne soit un “peuple” que dans l’acte circonscrit et strictement encadré de l’élection – aujourd’hui, ça se résume à mettre un bulletin de vote dans l’urne tous les deux ou trois ans. Le rabattement du politique sur la mythologie de l’élection, dans le cadre de démocraties représentatives, est une forme de dépolitisation radicale de la société. Dans la continuité des analyses d’Hannah Arendt, on peut considérer qu’une telle réduction de la vie politique à peau de chagrin est un legs du totalitarisme. Le fait d’appréhender les individus par le seul biais du travail, de la société du loisir ou de la consommation est l’autre face d’un gouvernement répressif qui s’attaque au peuple. C’est-à-dire à l’existence de celles et ceux qui revendiquent une autre forme de vie politique, une autre forme de vie “tout court”. Laquelle passe par la restauration d’un espace public, d’un monde en commun et de vies vivables.

Marquer les corps

Tel est le paradoxe des démocraties libérales. Elles prétendent que les individus sont libres, tout en déployant une répression militaire face à la création de formes de vie se situant hors du cadre de la production capitaliste néo-libérale. L’actuelle brutalisation des mouvements sociaux est destinée à faire passer aux gens l’envie de résister – mais aussi de vivre. Je pense à la journée festive organisé à Beaumont-sur-Oise fin avril par le collectif Vérité pour Adama : kermesse, jeux gonflables, initiation à la boxe… Les familles, les enfants rassemblés ont vu débarquer des fourgons de CRS, qui ont quadrillé le quartier comme s’il s’agissait d’un dangereux rassemblement terroriste.

C’est la vie qu’on tente d’abattre. Il s’agit de faire peur, de faire mal, de marquer les corps de ceux qui s’opposent. C’est flagrant depuis les mobilisations contre la loi Travail. Je pense à certains de mes étudiant.e.s, qui ont participé au mouvement et ont subi les charges policières. Ils ont été marqué dans leurs corps. C’est une expérience qu’ils et elles ne sont pas prêts d’oublier – la peur s’est inscrite en eux comme une expérience première du politique. Dans ces conditions, la politisation est d’abord et avant tout une conversion de cette expérience de la peur : pour moi, ça relève de l’autodéfense.

Généalogie du maintien de l’ordre

Susciter un tel effarement passe notamment par le déploiement d’un dispositif d’exception. Après l’annonce du gouvernement de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le 17 janvier, Le Monde a publié un article sur le dispositif de maintien de l’ordre mis en place autour de la Zad. Un représentant de l’État-major y explique qu’il s’agit d’un dispositif (humain, matériel, stratégique) « sans précédent en métropole », avant de reconnaître qu’il pourrait y avoir des morts. Ces mots ne sont pas anodins. Par « sans précédent en métropole », il faut comprendre que l’État a déjà eu recours à un tel dispositif dans les départements et territoires d’outre-mer. Par exemple, en Guadeloupe en mars et mai 1967, en Martinique en février 1974. Des opérations de ‘‘ maintien de l’ordre ’’ qui ont fait des dizaines de morts, de blessés, et aussi des actes de tortures, des assassinats ciblés. Alors que la France ‘‘fête’’ Mai 68, c’est la mémoire des morts, assassinés pendant ces trois jours d’horreur, que l’on commémore en Guadeloupe.

Il faut se rappeler que lors des événements, le préfet de Guadeloupe est Pierre Bolotte, haut fonctionnaire ayant passé une partie de sa carrière dans les colonies – en 1957, pendant la bataille d’Alger, il était directeur de cabinet du préfet local. De retour en métropole, nommé préfet de Seine-Saint-Denis, il y a créé la première brigade anti-criminalité de France en 1971. Bref, il incarne très clairement un continuum dans la généalogie du maintien de l’ordre : de la mise au pas coloniale à celle des Dom-Tom, puis aux quartiers populaires de la métropole. Les colonies et territoires d’outre-mer constituent ainsi un laboratoire d’expérimentation de la répression.

Cette logique tend à se déployer aujourd’hui sur l’ensemble du territoire. Je crois que c’est justement ce qui se joue avec l’expérimentation de ce dispositif exceptionnel de maintien de l’ordre à Notre-Dame-des-Landes. Pour la première fois, ce sont des jeunes largement issus de la classe moyenne, majoritairement blanche, qui y sont confrontés. La plupart des théoriciens contemporains du post-colonialisme considèrent qu’il s’agit là du « devenir nègre du monde », selon l’expression du philosophe Achille Mbembe. Pour horizon, une répression croissante frappant celles et ceux qui ne rentrent pas dans le rang – les démocraties européennes s’alignent ainsi progressivement sur ce qui se pratiquait dans les colonies et importent la “colonie” sur leur territoire “métropolitain”. Depuis des décennies, les quartiers populaires connaissent une gestion à proprement parler coloniale. Aujourd’hui, c’est au tour des zad, mais aussi, et plus largement, des mouvements d’occupation. Concrètement, cela signifie la mise en place de techniques de maintien de l’ordre qui, comme l’a montré Mathieu Rigouste dans ses travaux, relèvent de la contre-insurrection. Et dans ce cadre, les forces de l’ordre semblent avoir toute latitude pour marquer les corps, parfois gravement, blesser, tuer.

Principes de l’autodéfense

Comment se défendre face à un dispositif exposant des vies au risque de mort ? C’est toute la question de l’autodéfense, que j’ai travaillée dans mon livre. Celle-ci peut prendre des formes bien différentes, mais au fond il s’agit toujours de tactiques pour se maintenir en vie, faire face à une menace immédiate s’exerçant avec une violence sans limite. C’est à ça que fait référence Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre. À ce moment où n’existe plus qu’une seule alternative : « C’est lui ou moi. » Réagir n’est plus un choix quand la vie est directement menacée ou quand elle est rendue si invivable qu’elle se résume à la survie.

Dans le livre, j’évoque le cas du Bund. Au début du XXe siècle, ce mouvement ouvrier juif, très bien implanté en Russie et en Pologne, a largement discuté en son sein de l’autodéfense et de l’action terroriste. Réuni en congrès, il a finalement décidé de réaffirmer la politique principielle de l’autodéfense. Non parce qu’il se refusait à tuer – par le passé, il avait déjà plusieurs fois décidé la mort de membres de la police politique russe infiltrés dans ses rangs. Mais parce qu’il ne voulait pas faire un usage instrumental de la violence (à une fin autre que défendre sa vie), ni lui prêter des vertus pédagogiques.

Des principes aussi respectés par le Black Panther Party, pour qui l’autodéfense devait se construire sur des bases intellectuelles et sociales, et relevait d’une stratégie révolutionnaire globale. Ses militant.e.s devaient se former intellectuellement et s’engager dans des programmes communautaires : soins médicaux, distribution de nourriture, soutien scolaire, bibliothèques, écoles, cours du soir etc. Certes, les membres du Black Panther Party aimaient arborer des armes et une allure martiale en public. Mais il ne s’agissait pas tant d’en faire usage que d’afficher symboliquement sa détermination – il s’agit d’une sémiologie de la violence.

Cela rejoint ce qui me plaît dans la résistance développée sur la Zad : elle ne se résume pas seulement à l’affrontement avec les forces de l’ordre pour survivre, mais aspire à une autodéfense politique qui témoigne aussi de la guerre idéologique en cours. Cet entêtement à reconstruire, replanter, revenir et converger vers la zone est d’abord une lutte visant à redonner du sens. Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Et un droit à la terre ?

Que signifie inventer ses propres conditions de vie ? Creuser ces questions permet d’insuffler du signifiant. C’est une façon de lutter pour ne pas être annihilé par les valeurs dominantes, par le cadre d’intelligibilité qui colonise les imaginaires et qui ramène ces formes d’autodéfense à des formes de marginalité, d’illégalité, d’atteintes à la propriété privée, etc. C’est donc une manière de sauver le monde pour qu’il soit vivable, face à un dispositif répressif qui a pour objectif de le rendre invivable.

Enrôler la population

Redonner du sens, c’est aussi défendre la possibilité d’une vie où l’autre ne représente pas une menace. C’est primordial. Parce que l’État sécuritaire néolibéral ambitionne de transformer nos existences en vies paranoïaques. Jusqu’à prétendre que nous devrions nous sentir menacés par des personnes franchissant des frontières sans y être autorisées… Pour paradigme, la vallée de la Roya. La police y est omniprésente, pourchassant les migrants.

Et la justice punit durement celles et ceux qui leur viennent en aide, distribuant copieusement amendes et peines de prison pour délit de solidarité. Une sévérité qu’il faut mettre en regard avec l’indulgence dont a bénéficié cette milice fasciste bloquant, le temps d’un week-end d’avril, le col de l’Échelle. À son encontre, nulle poursuite judiciaire. La différence de traitement est flagrante – cela signifie clairement l’octroi d’un droit absolu à la “légitime défense” aux nationalistes et aux groupements fascistes. Une forme de blanc-seing pour des chasses à l’homme.

L’État favorise en réalité, via un discours exaltant la défense de la nation ou de l’identité française, l’émergence de milices citoyennes relevant d’une culture fasciste. À l’image de ces paysans du Tarn qui s’organisent en milices en 2015, histoire d’effrayer les zadistes de Sivens. Ou de ces étudiants et professeurs cagoulés qui débarquent en mars dans un amphithéâtre de l’université de Montpellier pour en chasser les partisans du blocage et rétablir ce qu’ils estiment être leur droit à suivre ou donner des cours. Des pratiques vigilantistes qui s’affichent en soutien de la répression. Et qui s’imposent de plus en plus comme une forme de gestion locale. Ainsi du dispositif “voisins vigilants”. Ou de cette application permettant aux Niçois de signaler en temps réel la commission d’une infraction ou d’un délit. Peu à peu, l’État sécuritaire néolibéral enrôle la population. À terme, il espère la réduire à deux uniques fonctions – se montrer vigilante et consommer. Et il escompte bien signer ainsi l’arrêt de mort du sujet politique.

Faire front ensemble

Cette sinistre évolution peut encore être mise en échec. D’où la nécessité de s’interroger sur les rapports à la lutte et à la violence, de réveiller des mouvements sociaux sur le point d’être engloutis par un ras-de-marée de mots, paroles et injonctions. Ces dernières années, on y a en effet beaucoup débattu et discuté, en portant une attention excessive au type de contre-discours qu’il convient d’endosser, au genre d’action qu’il faut mener et à la manière dont il importe de la présenter. Et on a accordé une place centrale à des mots et à des débats internes qui se sont révélés extrêmement chronophages, anthropophages. Beaucoup de gens se sont ainsi épuisés dans la parole. Jusqu’à finir par se dévorer les uns les autres.

Je ne partage pas ce goût pour les débats sans fin. Et je ne crois pas que la conscientisation politique passe forcément par le partage verbal subjectif d’une expérience ou d’une revendication. À mon sens, elle relève bien davantage d’une communion quasi corporelle de ce que signifie faire front ensemble. Ou d’endurer collectivement une charge policière. Il convient d’en passer par là pour susciter une large coalition et faire naître un “Nous”. Nos corps prennent conscience que nous endurons les mêmes coups, selon des intensités graduées, mais portés par les mêmes adversaires. Et que notre impuissance n’est pas une fatalité. Dans ce monde où tout concourt à nous empêcher d’agir, la violence apparaît ainsi comme seul moyen de faire histoire. Et d’affirmer collectivement notre force.

C’est en partie ce qui vient de se jouer à Notre-Dame-des-Landes. De façon presque incroyable, les zadistes ont mis en échec l’imposant dispositif répressif qui les prenait pour cible. Elles et ils ont démontré du même élan combien il importe d’occuper un territoire sur lequel inventer une forme de vie déjouant les injonctions du néolibéralisme sécuritaire. C’est en s’ancrant de façon permanente dans un territoire, un quotidien, qu’ils se sont donnés les moyens de faire front. En réfléchissant à la façon de subvenir à leurs besoins vitaux, à d’autres vies possibles. Et en réinventant une façon de vivre, d’habiter le monde en commun. Leur force s’est construite au jour le jour, dans le bricolage et la conflictualité. Dans la douleur aussi, parfois. Un lent et difficile chemin, qui a finalement nourri une imposante puissance collective. Là, dans cette résolution obstinée à occuper un territoire, à réanimer son corps, réside sans doute le devenir des mouvements sociaux et la résistance à ce processus mortifère, ce nécro-libéralisme qui précisément vise à rendre les vies invivables.

Elsa Dorlin

=> Source : CQFD

Partager ce billet

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.