Crépuscule, par Juan Branco – 3. Des amis de longue date

Crépuscule, par Juan Branco – 3. Des amis de longue date

I

Le pouvoir présidentiel entre en son crépuscule. Avec un temps de retard paraissent les épîtres décryptant les rouages d’une ascension présentée en son temps comme miraculeuse, celle d’un jeune homme aux tempes blondes et aux yeux de ciel qui, par la seule grâce du talent et de l’audace, conquît tout un pays.

L’innocent récit de cette immaculée conception, repris en boucle et de façon unanime par une presse aux abois se fêle avec la douceur des commencements. Comme en toute entre-prise mal fondée – et l’épopée macroniste, comme nous le verrons, le fut particulièrement – les teintes de souffre recouvrent à vitesse brûlante les éclats de gloire que l’on avait cru définitivement tracés. Le contre-jour du pouvoir, fait de coulisses et compromissions, corruptions et inféodations, de destins mobilisés pour arracher la France à ses destinées, apparaît pas à pas. Et ce contre-jour a une couleur bien particulière : celle du sang.

Ce sang n’est point seulement celui des affairistes et des corrupteurs habituels, ces courtisans que charrient tous les pouvoirs. Il macule l’ombre d’Emmanuel Macron d’une substance plus particulière, faite de délinquants et intrigants que l’on pensait relégués en nos bas-fonds et arrière-plans.

L’affaire va plus vite qu’espéré, les révélations se succèdent, et voilà que le pari qui consistait à prendre le pouvoir assez vite pour que les machines de propagande d’État sussent recouvrir à temps les laideurs de la démarche, s’apprête à être perdu. Les tempes juvéniles de l’intrigant semblent perler. Il est temps pour nous de l’achever.

Les hostilités sont lancées via la publication de l’ouvrage Mimi, chez Grasset. Explosant les opaques frontières jusqu’ici dessinées au nom de l’intimité par une presse compromise et dominée, le texte, œuvre de deux journalistes d’investigation et d’une romancière, met en lumière, à la rentrée 2018, l’une des principales pièces de la « fabrique du consentement » qui a permis la victoire d’Emmanuel Macron, à travers un matraquage inédit, quasi-physique, qui fut imposé par une certaine caste aux Français.

L’enquête expose la figure de Michèle Marchand, pièce centrale d’une immense entreprise de communication qui fut mise en place avec l’aide d’un milliardaire, un certain Xavier Niel, dans le but de faire connaître et adouber par le peuple français un inconnu absolu qui venait d’être coopté par les élites parisiennes, pur produit du système transformé en quelques mois en icône adulée par les rédactions de Gala, VSD, Paris Match et de quelques autres magazines mobilisés avec soin.

Un être dont la notoriété, égale en nature à celles des célébrités de télé-réalité, ne pouvait, par ce dispositif, que s’effondrer.

*

Ce que l’ouvrage raconte, c’est la seconde étape de la prise du pouvoir de Macron, suivant celle qui lui avait permis de se faire adopter par une oligarchie parisienne que nous allons maintenant exposer.

Ce que l’ouvrage révèle, mais révèle mal, c’est à quel point les réseaux les plus putrides de la France la plus rance sont en lien avec ces puissants qui se gargarisent d’une élégante morale et de valeurs bienséantes.

Étrangement tenue à l’écart de bien des télévisions et médias, l’enquête menée par Jean-Michel Décugis, Pauline Guena et Marc Leplongeon nous révèle comment un ancien proxénète devenu milliardaire puis oligarque, un certain Xavier Niel, avait rencontré à l’orée des années deux-mille une femme du milieu, Michèle Marchand, emprisonnée notamment pour trafic de drogues, et avait décidé de s’allier à elle pour en faire un rouage dans son ascension fulgurante vers les plus grandes fortunes de France.

Première étrangeté que le texte révélait : cette « Mimi » Marchand avait été rencontrée par Xavier Niel grâce aux réseaux qu’il avait cultivés lors de son passage en prison. Si l’une fut incarcérée à Fresnes et l’autre dans la cellule VIP de la Santé – où il fut protégé par le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke, qui se dirait plus tard fasciné par le personnage, comme il l’avait été par bien des puissants, lui épargnant par ses réquisitions une trop longue incarcération – l’ouvrage nous apprend que leur avocate fut commune et les présenta mutuellement.

Rappelons que Xavier Niel est aujourd’hui détenteur des plus importants médias de notre pays, et qu’il a placé à leur tête un homme de main, Louis Dreyfus, chargé non pas de censurer ou de faire dire directement, mais de recruter et de licencier, promouvoir et sanctionner. Ce qui nous le verrons, est bien plus important.

Ce premier étonnement ne saurait suffire. En effet, les mœurs irrégulières des plus riches de notre pays ne font plus scandale depuis qu’ils se sont pris de caprice d’être aimés, et ont commencé pour cela à racheter l’ensemble des médias du pays – moins de dix d’entre eux possède 90% de la presse écrite, rappelons-le – pour contrôler leur image, ou comme le dit M. Niel, pour « ne pas être emmerdé ». Et si Xavier Niel s’est recouvert de quelques noirceurs auxquelles échappent la plupart de ses congénères, sous forme d’enveloppes ayant alimenté un réseau de prostitution dont il dirait ne rien avoir su, l’on sait depuis bien longtemps que les fortunes sont plus souvent le fruit de putréfactions cadavériques que d’actes qualifiant aux béatifications.

Mimi ne s’en tient cependant pas là et « révèle » un élément quelques peu gênant pour les apparences bienséantes de notre élite. Apparences dont on rappellera l’importance : nos dominants sont considérés comme légitimes en ce qu’ils prétendent donner le la. Leur exemplarité – qu’elle soit morale, intellectuelle ou performative – légitime les privilèges qui leurs sont accordés, et apparaît comme la clef du pouvoir que la société leur attribue. Si cet imperium venait à s’effondrer, ce serait tout l’édifice qui par ricochet tomberait.

Voilà donc l’élément révélé par l’ouvrage Mimi et que, par pudeur, le petit Paris n’osait point faire connaître jusque là au reste du pays, y compris le plus grand journal de France, Le Monde, ce grand quotidien qui se targue pourtant d’une indépendance à toute épreuve.

Cet élément est le suivant, et se décompose en deux temps : Xavier Niel et Emmanuel Macron sont amis de longue date, et le premier a mobilisé sa fortune et son réseau pour faire élire le second alors que celui-ci était encore un parfait inconnu. Que Xavier Niel soit le propriétaire du groupe Le Monde, mais aussi de l’Obs et possède des participations minoritaires dans la quasi-totalité des médias français n’étant pas détenus par un autre oligarque, y compris Mediapart, n’est probablement pour rien dans le fait que nos journalistes, fort pudiques, n’aient jamais révélé leurs liens, et a fortiori que ces liens auraient nourri la mise à disposition de certaines de ses ressources au service de M. Macron, qui auraient dû être comptabilisés en argent comptant. Pourtant, cette mise à disposition remonterait a minima à l’orée des années 2010. Soit entre trois à six ans avant l’élection de M. Macron.

L’élément n’est pas anodin. Outre l’évidente infraction au code électoral et aux réglementations sur les frais de campagne qu’implique la mise à disposition des moyens d’un milliardaire à un candidat sans déclaration quelconque, rappelons que la fortune de Xavier Niel est directement dépendante des décisions de nos gouvernants – il suffirait à l’État de retirer les licences téléphoniques octroyées à Free pour que sa fortune s’effondre immédiatement. Sa dépendance à l’égard du pouvoir politique, immense, est d’ailleurs telle que François Fillon aurait décidé de l’octroi d’une licence téléphonique à Free – faisant exploser la capitalisation boursière de Free, dont M. Niel est propriétaire à plus de 50% encore – dans le seul but d’« emmerder » Nicolas Sarkozy (décidément).

En effet M. Sarkozy détestait M. Niel, qui le lui rendait bien, l’amitié que le premier vouait à Martin Bouygues, qui voyait son empire trembler du fait du second, n’y étant pas pour rien. M. Fillon, dans sa guerre larvée à l’encontre de celui qui l’avait nommé, avait trouvé là matière à vengeance, et peut-être, à faire trembler l’un des appuis de celui qu’il trahirait.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.