Contrôles au faciès, lois raciales : police et justice ont leurs couleurs

Contrôles au faciès, lois raciales : police et justice ont leurs couleurs

Une même vie, un même quartier, une même culture, des idées souvent similaires… mais des rapports très très différents avec la police et la justice !

On papote en sirotant un verre. Conversation banale. Quand, au hasard du bavardage, je dis que je n’ai jamais le moindre papier sur moi. Hervé me regarde avec des yeux ronds comme des soucoupes. Il vient d’entendre une telle énormité ! C’est là que la conversation passe de l’anodin à la gravité.

– Mais comment fais-tu quand tu es arrêté par les flics ?

– Bah ! J’en sais rien ! Je n’ai jamais eu de contrôle d’identité.

Stupeur ! Ce n’est pour moi qu’une hypothèse théorique balayée d’un revers de main et il en est tout retourné. Parce que, lui, c’est un marathonien du contrôle d’identité !

Hervé bosse quatre jours par semaine et il pense qu’il se tape en moyenne quatre contrôles par semaine. Un par jour de travail. Sur le trajet aller ou bien sur le trajet retour. Faut dire qu’il va bosser en vélo et faut croire que c’est suspect… Précisons aussi que son itinéraire est un périple dans des quartiers périphériques pauvres et que sa crèmerie est située dans le quartier qui a le plus faible revenu par foyer fiscal de la ville.

On est copains, on se connaît bien, on a confiance l’un en l’autre. Nous sommes tous les deux estomaqués. Moi, de mesurer l’ampleur de ce harcèlement. Lui, de mesurer l’importance de l’inégalité.

Nous vivons dans la même ville. Nous avons tous les deux un petiot qu’on transporte à l’arrière du vélo. Nous habitons des quartiers populaires un peu excentrés et assez similaires. Nous menons des vies proches. Et bien tranquilles au regard de la loi. Nous nous sommes frottés aux mêmes auteurs. Nous regardons les mêmes films. Nous avons les mêmes idées politiques. Et nous avons une expérience radicalement différente de la police.

La seule différence notable entre nous deux ? C’est la couleur de peau. Il est noir quand je suis blanc.

Cette conversation, c’était il y a dix ans. Je n’ai toujours pas eu mon premier contrôle d’identité quand Hervé en a encore subi des tapées.

Voilà des années que les associations noires demandent que soit délivré un récépissé à l’issue d’un contrôle. Cela permettrait à mon copain Hervé de prouver qu’il s’est cogné des centaines de contrôles d’identité. Cela permettrait de prouver que les contrôles policiers se font au faciès.

Mais est-ce que cette preuve serait utile à qui ne veut pas voir ? En 2017, dix-huit personnes ont été tuées par la police. Dont beaucoup avaient une couleur de peau qui n’était pas gauloise. Ces dix-huit morts ne perturbent guère les consciences de ceux qui ne veulent pas voir. Adama Traoré, qui n’avait pas ses papiers, a été lynché dans le sud des États-Unis. Pas chez nous…

D’aucuns discutent pour savoir si la loi foulardière de 2004 est clairement raciale ou s’il s’agit “seulement” d’une loi anti-laïque réprimant la liberté d’une partie des croyants, si un policier est raciste ou bien si c’est “seulement” le flou juridique, le laxisme de la Justice à l’égard de l’institution ou le fond de l’air puant qui lui permet une conduite raciste. Mais, si tu peux préférer telle lecture à telle autre – j’étais très réticent en entendant loi raciale en 2004… – il est incontestable que cette loi comme l’attitude de la police confortent l’idée que l’autre est un problème.

La loi de 2004 interdit ceux des signes religieux qu’elle juge “ostensibles”. Outre qu’elle constitue un abus de pouvoir – tu t’habilles comme je te le commande ! – elle a le très grave défaut de légitimer dans les esprits toutes les agressions, petites et grandes, dont sont victimes les musulmans comme les supposés musulmans.

« Tu ne l’as pas un peu cherché ? » Mettre en doute la parole des victimes, les rendre coupables de l’agression subie, c’est renouveler la violence. « Moi, je te crois ! » À la suite d’un viol les femmes espagnoles ont trouvé la meilleure réponse à faire. Exprimer tout d’abord la solidarité et la compassion et l’exprimer sans détour.

Autant que les lois d’exclusion et les diverses saloperies institutionnelles, ce qui me révolte aussi, c’est l’absence de sentiment de solidarité. Une absence criante dans la tribune des femmes qui parle de la “vague purificatoire”. Une lettre de femmes qui n’a pas un mot, pas un seul mot, pour les femmes humiliées, violées, fracassées. Une tribune où la liberté d’importuner prime sur le droit de vivre sans être importunée et sur la reconstruction des personnes vivant avec le souvenir d’une abomination.

À la suite des dégueulasseries proférées par des cosignataires de la tribune, Catherine Deneuve tente dans sa propre lettre de rétablir un équilibre. Elle exprime sa crainte du retour d’un ordre moral mais, aussi, elle « salue fraternellement toutes les victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées par cette tribune. »

Mais comment peut-on être indifférent à ce que nous disent les victimes d’un porc ou d’une loi dégueulasse ? Comment ne pas se sentir solidaire de la victime d’une injustice ou d’un acte odieux même dans le cas où on ne pourrait guère en être victime soi-même parce que blanc, homme et athée ?


Roger Mason a, lui aussi, une obsession qui fait rigoler. Dans son cauchemar, pas de barbus ou de foulards, il a le “Blues de la cuillère de soupe”. « Y’avait des cuillères de terre, de l’air, de mer, des cuillères de la Légion étrangère [photo], des paracuillères et des Cuillères pour la Défense de la République ! Ah là j’ai commencé à paniquer ! »

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.