Comment le foot bonifie les résultats scolaires

Comment le foot bonifie les résultats scolaires

François Ruffin, qui passe en conseil de discipline pour port de maillot à l’Assemblée nationale, demande des témoignages de foot.

En voici un.

Une copine habite un appartement HLM de Cherbourg. Sur son palier habite une famille d’origine sénégalaise. Fenêtres et portes sont toujours ouvertes et on entend tout ce qui se passe chez ses voisins sénégalais.

Alors la copine “assiste” aux devoirs comme aux révisions des leçons. La copine sait aussi que le garçon et la fille n’ont pas le droit de rapporter de mauvaises notes. Les parents ont demandé naguère à un enseignant la note minimale correcte que l’on était en droit d’attendre. La réponse donnée – douze sur vingt – sert depuis lors de barème indiscutable. Une note inférieure à douze et la tempête s’abat sur le Sénégal local.

La fille, assez bonne élève, n’a jamais eu le malheur de ramener à la maison une note faisant la nique à ce douze sacré qu’on ne saurait violer.

Mais un mauvais jour son frère, en déveine, rapporte un neuf sur vingt du collège. Conseil de famille immédiat bien que le reste du carnet de notes respecte le Saint des Saints. Très longue séquence de hurlements et coups de poing sur la table dont tout l’immeuble va bénéficier. La grand-mère, qui ne parle que le wolof, n’est pas la dernière à se lamenter. Ce petit-fils et fils indigne va envoyer toute la famille au bagne si l’on en juge par le niveau sonore des cris, des plaintes et des larmes.

Devant cet outrage, ce désastre, ce cataclysme, une décision est prise. Puisque monsieur notre collégien ne branle rien à l’école, il est puni. Pas de foot pendant un mois ! Pas d’entraînement, pas de match pendant le week-end, pas de passes non plus avec les voisins sur la pelouse derrière l’immeuble. Maintenant tu dois te concentrer sur le seul travail scolaire pour laver cette honte dont tu as couvert toute notre famille et faire oublier le bagne grimaçant qui ouvre ses portes pour t’accueillir à vie.

Momo est atterré par l’extrême gravité de la sanction. Il aurait préféré n’importe quoi ! Plutôt une raclée sévère ! Mais le priver de foot ! Le coup est rude.

L’atmosphère de la maisonnée devient lugubre. La sœur rase les murs. La mère et la grand-mère ne chantent plus.

Bescherelle ta mère !

Et puis un soir arrive l’entraîneur. Parce que Momo joue dans un club. Parce qu’il est avant-centre. Parce qu’il va y avoir un match contre le club de Saint-Machin-en-Cotentin. Parce que sans lui les gars de Saint-Machin-en-Cotentin vont nous mettre la honte. Parce que Momo a placé trois buts lors du dernier match important. Parce que c’est notre meilleur élément. Alors l’entraîneur vient plaider la cause, pas seulement de Momo, mais aussi du club tout entier qu’on ne peut laisser humilier ainsi.

La discussion dure longtemps. Très longtemps. L’entraîneur revient à la charge. Répète. Recommence une démonstration. Ressort pour la troisième fois un même argument. Fait une proposition. Puis une autre. C’est qu’il doit sauver l’honneur du club. Et puis il doit aussi permettre à Momo de survivre. C’est pas humain, un mois sans foot, un mois entier sans taper dans un ballon !

À l’usure, c’est le père qui se laisse fléchir – au soulagement des voisins – malgré l’opposition bruyante de la mère et de la grand-mère. Alors c’est oui pour les entraînements et oui pour le match si important et oui pour les autres aussi. Mais pas de passes derrière l’immeuble : la soirée sera réservée aux leçons et aux devoirs. Et rien d’autre. Et ça ne se discute pas !

Mais la décision reste suspensive. Plus question de ramener une seule note obscène. Nous faisons une concession mais, en contrepartie, Momo doit lui aussi prouver sa bonne volonté. Alors maintenant il n’y aura plus jamais de note inférieure à quatorze sur vingt. Et si un tel malheur tombait sur notre famille, le tarif est établi dès aujourd’hui, ce sera un an sans ballon. Ce ne sera pas la peine de revenir, il n’y aura pas d’autre discussion, Momo est prévenu et vous aussi.

L’entraîneur est reparti en se demandant s’il n’avait pas fait une grosse bêtise… et la tête de Momo lui en disait long.

Pas trop fiérot du résultat obtenu, après concertation secrète avec Momo, l’entraîneur s’est mis en quête de profs qui ont donné des cours particuliers gratos. Et des cours particuliers, Momo, il en a mangé jusqu’à l’indigestion. Même dans les vestiaires du foot !

Et encore ! Aller chez la voisine pour réviser de fichues règles de grammaire ! Lui faire relire toutes les rédactions ! À l’heure des passes sur la pelouse ! Bescherelle ta mère !

Momo, aujourd’hui, il a la quarantaine et il n’a sans doute pas plus oublié que sa voisine d’alors…


Maria Tănase, décédée en 1960, encore très célèbre en Roumanie, chante ici en français. Écoutez, bonnes gens, écoutez une chanson d’une âpreté qui noue le ventre.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.