Le Grand jeu : le chant du cygne noir

Le Grand jeu : le chant du cygne noir

Une surprenante contre-attaque de Daech sur Deir ez-Zoor expliquée par le Grand jeu. Chant du cygne des petits hommes en noir ou retournement de situation ?


À la ramasse il y a deux semaines, bouffé tout cru par l’avancée loyaliste autour de Deir ez-Zoor, Daech souffle le chaud et l’effroi depuis quelques jours. Une contre-attaque éclair et massive en plusieurs points a partiellement coupé la M20 entre Palmyre et Zoor et mis l’armée syrienne en difficulté. Les combats sont féroces et les pertes sérieuses des deux côtés.

Les petits hommes en noir ont apparemment puisé dans leurs réserves et amené du côté irakien de la frontière troupes d’élite et équipement lourd pour ce qui semble être le chant du cygne du califat. La question que tout le monde se pose est évidemment : comment ont-ils pu tranquillement passer via la zone de surveillance aérienne américaine à l’est de l’Euphrate ? Nous y reviendrons…

Si la situation est maintenant stabilisée et l’armée syrienne a repris une partie du terrain perdu, l’EI ne lâche rien et la lutte est âpre, notamment autour de la petite ville de Choulah, emplacement stratégique sur la M20.

Tout cela n’empêche pas les loyalistes d’avancer à partir de Zoor le long de l’Euphrate vers Mayadin, sur le chemin d’Al Bukamal, but et raison ultimes de la guerre. Arc chiite, quand tu nous tiens… Ce faisant, Damas et Kurdes américanisés se tirent la bourre car, en parallèle, les proxies US avancent également de leur côté :

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la brutale contre-attaque daéchique. La logique impériale voudrait qu’elle ait été permise par le Centcom et vise à ralentir la progression de l’armée syrienne sur la frontière. Mais rien n’est tout à fait sûr et les doutes que nous avions mi-septembre sont toujours d’actualité :

Au printemps (avril-mai en l’occurrence), les Américains et leurs proxies avaient tout le temps du monde pour mettre la main sur la frontière syro-irakienne et couper définitivement l’arc chiite en deux alors que l’armée syrienne était encore à des années-lumière. Ils n’ont rien fait…

Pire, ils ont laissé sans bouger un orteil les loyalistes manger le territoire daéchique en Syrie centrale, couper l’herbe sous le pied des « modérés » d’Al Tanaf, progresser inexorablement le long de l’Euphrate au nord et libérer Deir ez-Zoor.

Et c’est seulement maintenant que l’empire, après des mois de sommeil, se réveillerait et déciderait que non finalement, il faut faire quelque chose ? Difficilement crédible.

À ces interrogations s’ajoutent d’autres questions : pourquoi par exemple l’armée syrienne n’a-t-elle à peu près rien fait entre la libération de Zoor et la contre-offensive de Daech (trois bonnes semaines) ? Pourquoi, alors qu’elle a débarqué sur l’autre rive de l’Euphrate grâce au pontage russe, n’a-t-elle pas avancé d’un pouce ? Pourquoi, de l’autre côté de la frontière, l’offensive armée irakienne/UMP vers Al Qaïm a-t-elle été stoppée ? Mystère, mystère…

Le flou est également entretenu par une flopée de vraies-fausses informations : bombardements russes sur les YPG kurdes, forces spéciales US se baladant aimablement dans le califat, bombardement du Hezbollah par un drone US près du T3… Info et intox se côtoient allègrement et il est bien difficile de démêler tout cela.

Il a aussi beaucoup été écrit que l’EI laisse tranquillement avancer les Kurdes sur Deir ez-Zoor tandis qu’il donne tout contre l’armée syrienne. Mais ce n’est pas tout à fait exact non plus. Si la réaction daéchique paraît effectivement parfois un peu soft face aux YPG, il y a quand même des combats (Suwar, Suwayyan). Quant aux décapitations (âmes sensibles s’abstenir) de combattants kurdes, elles n’ont rien de douces…

Les tempêtes de sable qui se lèvent régulièrement dans l’est syrien n’ont rien à envier au brouillard de ce qui se passe dans la zone.

À moins que, depuis le départ de Bannon, le Donald ait été totalement récupéré par le Deep State, l’empire semble avoir lâché l’affaire en Syrie (cf. plus haut) ; nous ne sommes plus sous l’ère Barack à frites, quand Washington soutenait presque ouvertement Daech, Al Qaida et consorts. De fait, les Cassandre pourtant de qualité (Moon of Alabama, Saker etc.) qui nous prédisaient presque une guerre ouverte entre Russie et États-Unis à propos de la Syrie il y a une semaine sont devenus soudain muets.

D’un autre côté, il serait naïf d’écarter totalement l’idée d’une coopération ponctuelle et partielle entre le Centcom et les petits hommes en noir actuellement. Il s’agit moins de couper – chimère morte et enterrée – l’arc chiite que de mettre Russes et Syriens un peu en difficulté et de peser sur les négociations d’après-guerre en donnant aux Kurdes un poids exponentiel.

=> Source : Le Grand jeu

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L'observateur des soubresauts géopolitiques au Moyen-Orient