Burn-out et « mal des tranchées » : un même déni officiel

Burn-out et « mal des tranchées » : un même déni officiel

Il mérite grandement ta lecture, le rapport parlementaire de François Ruffin sur le burn-out et les pathologies psychiques dues au travail.

On commence par un extrait du rapport. François Ruffin rencontre durant toute une journée la famille et les anciens collègues de Yannick Sansonnetti qui s’est donné la mort dans l’entrepôt Lidl de Rousset (Aix-en-Provence). Arrête dès maintenant  la lecture si tu es sensible. C’est du raide même si on trouve plus révoltant encore dans ses entretiens.

« […] Patrice est silencieux. Des larmes coulent sur ses joues. Sa femme prend le relais du récit.

Vanessa T. : C’étaient des trucs de fou. Mon mari ne vivait que pour ça, le point rouge, le point vert, je n’entendais parler que de ça… Il y avait l’échéance, dans une semaine… On n’arrivait plus à s’appeler, il était en réunion tout le temps. On communiquait par SMS…

Un jour, il m’appelle, et il s’énerve, comme si je ne comprenais pas la période qu’il vivait, que c’était dur, il me lâche : “Qu’est-ce que tu attends ? Qu’est-ce que tu crois ? Que je me mette une balle dans la tête ?”

Voilà, un jour, mon mari m’a dit ça, et c’était une chance. À ce moment-là, je lui ai dit de quitter tout de suite l’entreprise : “On a des enfants, on a une famille, tu vas directement chez un médecin et tu t’arrêtes.” Donc, il s’est arrêté le 21 avril exactement.

Ensuite, je m’en rappellerai toute ma vie, un matin le téléphone a sonné et c’était Patrick à 7 heures pour lui annoncer le décès de Yannick. C’est un moment dont je me souviendrai, comme les personnes à qui l’on demande où elles étaient le 11 septembre.

Ça a complètement tout bouleversé. La première des choses que mon mari m’a dite, c’est : “Je n’aurais pas dû m’arrêter. Peut-être que si j’étais resté, il ne l’aurait pas fait.”

Après on a discuté ensemble, il m’a dit qu’il n’aurait pas fait comme Yannick. Mais, comme quoi, il y avait pensé, plutôt dans son bureau avec des médicaments. Car à un moment la famille ne compte plus, plus rien ne compte, vous avez l’impression que vous n’êtes plus personne… »

Le journalisme, c’est comme le vélo

Rapport sur le burn-out visant à faire reconnaître comme maladies professionnelles les pathologies psychiques résultant de l’épuisement professionnel“. Ça te donne pas trop envie, ce titre long comme un jour sans pain, comme ce sujet pas plus rigolo que l’annuaire du téléphone ?

Et si, en plus, tu as une petite prévention contre le rapport parlementaire – je te concède volontiers que c’est un genre littéraire rarement affriolant – songe que Ruffin était journaliste. Le journalisme, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Alors tu vas lire, non avec héroïsme et forte migraine un affreux pensum, mais une succession de témoignages et d’entretiens entrelardés de parties plus descriptives ou plus théoriques tout comme dans un numéro du journal Fakir rédigé par François. Voilà un rapport parlementaire qui se lit comme un numéro de Fakir. N’y manquent que les dessins de Soulcié.

Y’en aura peut-être dans le prochain rapport parlementaire de Ruffin, des dessins de Soulcié. Mais on a tellement expliqué à monsieur le député que ceci gna-gna-gna ou que cela non plus ça ne se fait pas. Citer les noms d’entreprises tueuses ! Citer les noms de directeurs meurtriers ! Il a déjà dû tant batailler avec les services de l’Assemblée pour imposer que son rapport ne soit pas édulcoré, affadi, châtré… Les dessins, ce sera une autre fois.

Des légumes

« Votre sujet a une importance énorme pour les salariés que je défends, estime Me Ducrocq, avocat en droit du travail au barreau de Lille. Pourquoi ? Parce que je suis dans une impasse totale, dont je ne suis pas très fier.

J’ai des gens à défendre, je n’arrive pas à les défendre. Pour parler clair, les personnes que je reçois, ce sont des légumes. Alors, lâchement, qu’est-ce qu’on fait ? On les écoute, et puis on n’a plus qu’une solution : essayer de trouver un biais pour les sortir de l’entreprise. Ils se mettent en arrêt, le plus longtemps possible, je les envoie chez le psy, chez le médecin du travail, qu’on manipule, il va les déclarer en inaptitude, et puis la personne reçoit sa lettre de licenciement.

Elle a perdu son boulot, elle est à l’ARE [allocation d’aide au retour à l’emploi], elle est détruite, donc il n’est même plus question qu’elle retourne sur le marché de l’emploi. Souvent elles va finir au RSA, et les carottes sont cuites pour elle. Je suis dans une impasse, et mes collègues sont dans la même impasse. Votre proposition de loi aurait le mérite d’instaurer une présomption d’imputabilité, dès lors qu’on a une maladie psychique liée au travail, à charge pour l’employeur de montrer le contraire. Ça changerait tout. »

« Le mal des tranchées »

On trouve aussi dans le rapport de François Ruffin la collection complète des objections de nos députés. Objections pour s’empresser d’attendre encore avant de ne rien faire. Objections déjà entendues à propos du plomb, de l’amiante ou de la silicose.

Mais il faut aussi rappeler que l’on a déjà nié naguère l’origine de pathologies psychiques.

Pendant, et plus encore après la première guerre mondiale, les médecins psychiatres font connaissance avec « le mal des tranchées ». En parlant des « agités de la nuit », qui font nuit et jour des cauchemars à pourrir la vie de toute leur famille, les psychiatres décrivent « des mutilés affectifs, des invalides nerveux de l’émotivité, des anxieux, des confus, des infirmes du système nerveux, des cœurs irritables, des autistes affectifs, des amnésiques de l’affectivité ».

En bref des gars fracassés par le stress. Et tous ces gars qui ont fait la guerre la peur au ventre – on parle de « l’obusite » ou du « mal des tranchées » ces gars ne sont que des simulateurs aux yeux de l’armée. On en a même fusillé pour l’exemple pendant la guerre.

Des gars fracassés qui souffrent dans l’indifférence de la puissance publique. Bah, la guerre est finie ! tu peux passer à autre chose ? Des familles que l’on a pas à aider. Des gars que l’on n’a pas à secourir. Argument imparable de l’époque : on ne trouve pas la moindre petite lésion dans leur chair qui justifierait leur état. Pour les macronistes des années folles le « mal des tranchées » n’a rien à voir avec la Grande guerre.


=> “Rapport sur le burn-out visant à faire reconnaître comme maladies professionnelles les pathologies psychiques résultant de l’épuisement professionnel“, François Ruffin et ses copains, édité par Documents législatifs, Assemblée nationale, 4 euros. Quatre euros ! Faut pas s’en priver. En vente à la boutique de l’Assemblée 7, rue A Briand, 75007 Paris et par correspondance à la boutique Fakir.


Tu as déjà eu “Jaurès” de Jacques Brel en breton mais aussi en français par Érik Marchand. Avec Brane Završan, comédien et chanteur slovène, en voici aujourd’hui une belle version en serbo-croate.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.