Art & politique : Gideon Rubin (1973- )

Gideon Rubin, Untitled (Two in a Boat), 2019, Huile sur toile de lin, 77 x 102 cm

Gideon Rubin est né en 1973, à Tel Aviv. Il vit et travaille à Londres.

Il est le petit fils du peintre israélien d’origine roumaine Reuven Rubin (1893-1974). Gideon grandit dans un environnement baigné par l’art et la culture. Il étudie à la School of Visual Arts de New York, puis à la Slade School of Fine Art de Londres, dont il sort diplômé en 2002.

C’est dans de vieux albums de photos, dans des représentations de personnalités connues, mais aussi dans des tableaux de maîtres anciens, que Gideon Rubin trouve l’inspiration pour créer ses portraits sans visages. L’artiste cherche en eux un récit qui se prête à une interprétation, et il tente de raviver des souvenirs chez l’observateur plutôt que de susciter des associations précises. Il veut l’amener à focaliser son attention sur le processus même de peinture, sur le médium en soi et sur quelques détails précis, comme la posture des personnages représentés.

Gideon Rubin utilise des tons sable, des camaïeux de gris-bleu et du blanc coquille d’œuf, qu’il applique d’un geste pictural, utilisant parfois même à une discrète touche de rouge vif pour souligner un détail en particulier. Il se sert comme support aussi bien de la toile que du lin naturel et laisse en blanc certaines parties, intégrant ainsi le fond du tableau à la composition d’ensemble. Il peint également sur du carton grossièrement découpé en intégrant des motifs ou des lettres imprimés sur ce support. Ce chromatisme subtil et le fait que l’artiste retravaille ses œuvres ultérieurement en appliquant des couches supplémentaires sont révélateurs de son désir de raviver des souvenirs tombés dans l’oubli.

Gideon Rubin traverse les époques, les lieux, donnant un support à notre imagination et à notre interprétation. Il interroge aussi intelligemment l’importance que l’on peut accorder à l’apparence. Dans une société dans laquelle nous vivons masqués, dissimulant nos visages au monde, mais où paradoxalement la reconnaissance faciale n’a jamais autant été un sujet d’actualité, la démarche et les questionnements de Rubin sont d’une grande pertinence.

« J’aimerais penser que les personnages de mes tableaux rappellent certaines personnes ou évoquent des souvenirs au spectateur plutôt que de représenter des identités spécifiques. Mes œuvres sont minimales, il n’y a souvent pas grand-chose. Je veux que le spectateur les regarde et se concentre sur le processus de peinture et sur l’œuvre elle-même, en se concentrant sur certains détails que je fournis, comme la posture d’une figure ou un arbre à l’arrière-plan de la peinture. C’est une façon plus abstraite de regarder une scène ; il est impossible de s’identifier directement aux personnages de mes peintures, je veux proposer d’autres façons de voir les figures, où le spectateur est également impliqué dans l’achèvement d’un récit ou d’une scène. »

« Un curateur a dit que mon travail arrêtait le temps. Je pense que cela vient du fait que nous sommes tous obsédés par nos différences, alors que nous sommes surtout faits de similarités. Ma femme est chinoise de Hong-Kong. Quand j’y ai exposé mes toiles, son père s’est reconnu dans l’une d’elles alors qu’elle était tirée d’une photo de 1935 en Pologne ou en Hongrie. C’est arrivé très souvent. En enlevant quelques détails, aussi infimes soient-ils, les images changent, s’entrecroisent et parlent à tous. »

Gideon Rubin, Untitled (White Car), 2021, Huile sur toile de lin, 129,8 x 129,8 cm
Gideon Rubin, Black Cat, 2018, Huile sur toile de lin, 80 × 89,9 cm