Réponse à Jacques Sapir : le bien vivre ensemble ne se décrète pas à coup de principes autoritaires

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Le texte qui suit est une réponse au billet par lequel Jacques Sapir apporte son soutien à l’interdiction du burkini au nom de principes politiques sur la laïcité et la souveraineté.

J’approuve suffisamment les prises de position de Jacques Sapir sur les questions de souveraineté pour me permettre d’apporter contradiction à ce qui me paraît être en ce cas précis une interprétation excessivement tatillonne de ces principes.

Le vivre ensemble suppose certes des principes, mais également une tolérance dans leur application. Faute de cette « souplesse » d’interprétation (qui n’est pas plus de gauche permissive que de droite rigoriste), le vivre ensemble devient vite un carcan plutôt qu’un épanouissement, une cause de conflits plutôt qu’une source de convivialité.

Jacques Sapir :

« Ce qui permet la laïcité, c’est la distinction entre sphère publique et sphère privée. »

On ne peut qu’approuver cette distinction, mais c’est précisément à ce point de jonction entre ces deux sphères, privée et publique, que doit porter la tolérance indispensable à la convivialité, signe de santé et d’équilibre mental au sein du corps social.

La soupape de décompression

Exiger comme le fait Jacques Sapir une séparation tranchée entre espace privée et domaine publique — << la laïcité n’est pas la tolérance ni la liberté des cultes >> !!! — vient en complète contradiction avec l’article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l’homme :

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Il est impossible, sinon invivable, d’exiger de chaque citoyen qu’il opère une totale séparation entre son domaine privé et l’espace public. Dans les faits, celle-ci n’est évidemment (et heureusement) pas respectée au sens strict. Les églises, les mosquées et les synagogues se trouvent en domaine public, ouvertes à tous les publics. Nombre de lieux religieux sont inscrits au patrimoine touristique de notre République laïque. Dehors, des bonnes sœurs sont habillées en bonnes sœurs, des hommes portent la kippa ou une croix au revers de leur veston. Des fêtes ou des manifestations à connotation religieuse se déroulent sur l’espace public, ou donnent lieu à des jours fériés sur notre propre calendrier républicain.

La tolérance quant aux manifestations d’appartenance religieuse sur la voie publique est la « soupape de décompression » indispensable à la vie en commun. Vouloir confiner l’expression d’une croyance quelle qu’elle soit au strict espace privé au nom de principes excessivement formalistes exacerbe le sectarisme et la haine, quand cela ne consacre pas la suprématie exclusive d’une croyance dominante sur les croyances minoritaires, ce qui est la négation même de la laïcité.

Permettre cette tolérance n’est pas non plus signe de permissivité « gauchiste ». Selon l’esprit même de l’article 18 des Droits de l’homme, la liberté de pensée, de conscience ou de religion implique celle de ne pas partager les mêmes ou de n’en avoir pas du tout. La tolérance que revendique une saine souveraineté s’arrête naturellement là où commencent les manifestations de prosélytisme autoritaires. En bref, vous vous habillez comme vous voulez pour piquer une tête dans la piscine, mais il vous est interdit d’obliger les autres à faire de même.

=> Le billet de Jacques Sapit : « Burkini », laïcité et confusion(s)

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.