Entrée dans l’ère post-démocratique

ILLUSTRATIONManifestation devant l’Assemblée nationale après l’adoption extorquée de la loi Travail.

Les masques sont tombés. Plus personne ne peut affecter d’y croire. Tout au plus peut-on encore tenter de nier l’évidence qui vous saute aux yeux. Mais l’évidence est bien là, cruelle : la démocratie qu’ils nous vendaient était juste une supercherie.

La démocratie, l’expression supérieure du « peuple », l’ivresse d’une expression libre et sans contrôle, l’omnipotence du fait majoritaire… Tout ça n’était que fumées et parodie. Pour deux raisons très simples :

  • les puissants ne tolèrent la libre expression majoritaire que si celle-ci va le sens de leurs intérêts bien compris ; regardez donc ce que les forces de leur ordre font, à grands coups de matraques, de lacrymos et de flashballs, de la liberté d’expression des #NuitDebout ;
  • les majorités, pour peu qu’on les gave le peu qu’il faut, se rangent toujours peureusement du côté des plus forts du moment (Pétain, puis De Gaulle dans la foulée, Napoléon, Hitler…), s’accommodent sans honte aucune de toutes les dérives de leur époque : l’esclavage, le colonialisme, les ténèbres totalitaires, la traque minable des boucs émissaires désignés, juifs, arabes, réfugiés sans papier…

Leur démocratie, finalement, n’était qu’une manière de s’appuyer sur les lâchetés majoritaires pour tenir en respect les quelques minorités réfractaires. Aujourd’hui le rideau de ces apparences pseudo-démocratiques s’est désintégré. Les métastases cancéreuses qui le rongent à petit feu ont atteint le cœur même du système :

  • du Moyen-Orient où les émergents, Russie et Chine en tête, sont en train de tailler des croupières à un Empire « démocratique » occidental déliquescent ; 
  • aux colonies sud-américaines récalcitrantes qu’ils tentent de mettre au pas par de grossières manœuvres dilatoires ;
  • en passant par les ex-puissances « démocratiques » elles-mêmes, avec leurs cohortes de dirigeants plus crétins et salopards les uns que les autres, leurs éditocrates morveux pontifiant dans des torchons propagandistes aux mains de milliardaires sans scrupule, leurs pseudo-intellectuels, leurs « spécialistes » rances, leurs « élites » imbuvables…

Ce qui les tue, ces puissants défroqués, c’est que même leurs majorités transies de trouille ne croient plus en eux. Eux, dont la puissance venait précisément des apparences qu’ils n’ont plus la capacité de sauvegarder.

Le peuple agissant commence toujours par être minoritaire

Or voilà que même une partie de leurs majorités les lâchent pour des leaders tout ce qu’il y a de mal-pensants, à droite (Trump, Le Pen…) comme à gauche (Podemos, Sanders…). Le ver est dans le fruit de leur bienséance frelatée. Même si certains de ces vers ont tôt fait de tourner casaque une fois parvenus au pouvoir (Tsipras), le mal est fait et se propage.

Il y a pire encore : voilà que des minorités, souvent à forte dominante jeune, commencent à descendre dans la rue, à s’installer sur des places pour y passer leurs Nuits Debout et y refaire le monde. Voilà que ceux-là ne veulent même plus se donner de leaders, encore moins gravir les échelons d’une hiérarchie politique pré-formatée.

Il serait intéressant de faire une enquête pour voir combien de ces jeunes sont aujourd’hui en possession d’une carte électorale à jour. Autour de moi, aucun d’eux ne me parle jamais de politique au sens traditionnel du terme. Aucun qui n’évoque le moindre leader, le moindre parti en vogue, fût-il d’opposition.

Si ceux-la emploient encore le mot de démocratie, ce n’est pas en se référant au fait majoritaire, à un système d’élections convenu, mais en revendiquant des idées justes et très simples (en gros, liberté-égalité-fraternité) et un monde décent à rebâtir. Leur démocratie à eux est au ras du bitume, loin des ors déchiquetés d’une République depuis longtemps galvaudée.

Je pense même que ceux-là sont en train de comprendre que le peuple agissant et les idées justes commencent toujours par être minoritaires.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.