#NuitDebout : le mouvement s’éteindra s’il se donne son Podemos

ILLUSTRATION#NuitDebout va-t-il s’effacer derrière des leaders ? (dessin paru dans l’Obs)

On discute beaucoup du projet politique que se donnera le mouvement #NuitDebout. Certains, dont je suis, considèrent son rôle comme un contre-pouvoir citoyen constituant à pérenniser. Mais d’autres ne lui voient d’avenir que s’il parvient à se donner une organisation verticale de pouvoir avec leaders clairement identifiés.

Dans une tribune de l’Obs, Chantal Mouffe, << philosophe belge de la démocratie >> (?), reproche au mouvement de rester trop horizontal, trop « basiste ». << Occuper une place ne suffit pas >>, proclame-t-elle. Il faut passer d’un illusoire << consensus présentiel >> à << dissensus >> partidaire.

En clair, passer des « Indignados » espagnols à Podemos et à Pablo Iglesias, dont Chantal Mouffe est présentée par l’Obs comme l’inspiratrice.

Le problème, c’est que Podemos est l’exemple même de la dénaturation d’un mouvement politique populaire de base. Il suffit de comparer le manifeste des Indignés de la place Puerta del Sol avec le programme qu’en a tiré de Podemos pour mesurer la lente perversion verticale du mouvement. Ne serait-ce que sur la question de l’Europe : là où les Indignés revendiquaient de reprendre le pouvoir à l’oligarchie bureaucratique, Podemos ne parle plus que de le réformer de l’intérieur et en restant dans le cadre de l’euro.

C’est presque une lapalissade de dire que le pouvoir corrompt absolument. Je vote depuis plus de quarante ans et aucun de mes bulletins n’a jamais changé quoi que ce soit au cours des choses dicté par l’élite dominante. Avez-vous d’ailleurs jamais vu un seul progrès social, une seule conquête populaire naître des urnes ? Les rares embellies furent toujours très éphémères (le socialisme de 1981 radié dès 1983) ou immédiatement perverties (les 35 heures consenties au prix d’une dérégulation accélérée des conditions de travail).

Le système n’entend manifestement pas se laisser infléchir par une décision démocratique quelle qu’elle soit. Le résultat négatif du référendum de 2005 fut purement jeté aux oubliettes de l’Histoire. Les règles édictées par l’oligarchie prévalent désormais officiellement sur les sanctions électorales (cf. Syriza). Et les quelques très rares élus restés intègres sont prestement marginalisés (Mendès-France) ou proprement liquidés (Jaurès) quand ils s’avèrent par trop subversifs pour l’idéologie dominante.

<< La démocratie, c’est l’exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants >>

De fait, les seuls pouvoirs véritablement subversifs émanent toujours de contre-pouvoirs populaires. Ce sont les grandes grèves ouvrières de 1936 qui imposèrent les mesures-phares du gouvernement Blum. Les grandes lois émancipatrices des années soixante-dix naquirent d’un mouvement de Mai 68 qui n’exerça jamais un pouvoir vertical, mais dont quarante années après un président de la République se demandait encore comment il allait pouvoir en éradiquer l’esprit. Martin Luther King n’eut pas besoin de mandat électif pour imposer les droits civiques de la communauté afro-américaine aux États-Unis. Et Nelson Mandela avait déjà fait tout le gros du travail quand il parvint à la présidence de l’Afrique du sud pour cinq petites années.

En vérité, la quête forcenée de leaders et d’organisation verticale institutionnelle est une stratégie utilisée par les pouvoirs contestés pour désamorcer la subversion des mouvements populaires. En Mai 68, ce sont les médias mainstream d’alors qui désignèrent les leaders d’un mouvement qui leur échappait totalement. Et ce sont ces leaders désignés — les Sauvageot, Geismar, July, Soller, Castro (l’architecte), Finkielkraut… — qui se coulèrent sans moufter dans le système qu’ils prétendaient contester et qui firent dire que Mai 68 n’était qu’un mouvement de bourgeois fils-à-papa.

Ce n’est pas pour rien que ce soit un média emblématique de la gauche caviar — l’Obs — qui donne la parole à une philosophe chantre de l’interruption volontaire d’une contestation horizontale grossissante. Que le mouvement #NuitDebout cède à ce genre de sirène et il ne restera rien de lui.

Terminons en rappelant à Chantal Mouffe et à ses encenseurs ce que disait un autre philosophe de la démocratie, un certain Émile Chartier dit « Alain » :

<< La démocratie n’est pas dans l’origine populaire du pouvoir, elle est dans son contrôle. La démocratie, c’est l’exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants. Non pas une fois tous les cinq ans, ni tous les ans, mais tous les jours. >>

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.