Législatives espagnoles : éclatement confirmé du bipartisme mais…

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Mariano Rajoy, le vainqueur déconfit

Les élections législatives espagnoles de ce dimanche 20 décembre ont confirmé la volonté des électeurs d’échapper au bipartisme austéritaire placé sous la coulpe unique de l’establishment financier et économique. Cela suffira-t-il à ébranler le pouvoir encore exorbitant de ce dernier ?

Après la Grèce (arrivée au pouvoir de Syriza), après le Portugal (poussée de la gauche non socialiste), après la France (enracinement du Front national), l’Italie (mouvement Cinq étoiles) et même la Grande-Bretagne (où le trublion Jeremy Corbyn vient contaminer le Labour), l’Espagne vient de jeter un nouveau pavé dans la mare de ce bipartisme peinard et surtout unipolaire qui permettait à l’establishment de préserver son pré-carré à travers l’alternance artificielle de deux partis institutionnels aux ordres.

En Espagne, les deux partis institutionnels (le Partido Popular de Mariano Rajoy et le PSOE socialiste), viennent de subir un véritable camouflet et se voient talonner par deux nouveaux : Podemos pour la gauche et Ciudadanos pour le centre-droite :

  1. Partido Popular : 28.72 % des voix, 123 sièges sur 350 ;
  2. PSOE : 22 %, 90 élus ;
  3. Podemos : 20.6 %, 69 élus ;
  4. Ciudadanos : 14 %, 40 élus, 

Deux constats :

  • aucune majorité pour aucun des quatre et obligation d’une coalition pour espérer gouverner ;
  • disparation de l’opposition archaïque : tout comme notre malheureux Front de gauche, Izquierda Unida, là aussi emmenée par un Parti communiste has-been, disparaît sous la barre des 5 %.

Un establishment sonné, mais loin d’être vaincu

On aurait cependant tort d’imaginer l’establishment en passe de mordre la poussière. Plusieurs raisons : 

  • L’establishment dispose encore d’institutions technocratiques (la fameuse « troïka » formée par la BCE, la Commission européenne et le FMI) qui n’entendent pas se laisser contrarier par une quelconque volonté populaire, fût-elle démocratique, comme on a récemment pu le vérifier en Grèce ou avec la tentative de marginalisation de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne. Or ni Podemos, ni Ciudadanos n’ont réellement pris de distance vis-à-vis de l’Union européenne et de sa monnaie unique chien de garde.
  • Il existe souvent un fossé entre la volonté populaire exprimée et ce qu’en font les élus chargés de la défendre, comme les Grecs en ont fait la douloureuse expérience après le phénoménal retournement de veste d’Alexis Tsipras, toujours soutenu malgré sa trahison par Pablo Iglesias. On verra bien comment se comporteront les nouveaux élus espagnols une fois installés dans le confort douillet de mandats généreusement rétribués.
  • L’opposition émergente est fort disparate : quels points communs entre les « gauchistes » de Podemos et l’extrême-droite régressive représentée en France par le Front national ?
  • Enfin, une coalition des partis institutionnels est toujours possible, comme on l’a vue en Grèce avec l’attelage Nouvelle-démocratie/PASOK et le « pacte républicain » lancé en France par Manuel Valls et Jean-Pierre Raffarin après le camouflet des Régionales. En Espagne, une coalition PP/PSOE disposerait d’une majorité absolue. Ces rapprochements dans l’urgence sont voués à l’échec en ce sens qu’ils arrachent le dernier masque pseudo-démocratique des alternances bidons, mais reculent encore l’échéance impérative d’une sortie de crise politique.

L’establishment est donc certainement sonné, mais dispose encore de bien des moyens de nuire. La volonté de changement exprimée par les électeurs est manifeste, mais il est aussi manifeste que l’expression uniquement électorale de cette volonté populaire de changement ne suffira pas à la réaliser.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.