DU REFUS D’ABANDONNER, SELON HOWARD ZINN

Juste avant de disparaître, l’historien américain Howard Zinn aura livré un ultime petit recueil sulfureux, d’une piquante actualité :  »La Mentalité américaine » (Lux éditeur 2009, traduction Nicolas Calvé, 8 euros). Malgré son titre un peu restrictif, cet opus offre trois textes qui dépassent largement les frontières américaines. Et touchent au cœur de notre Hexagone malade. Avec un prolongement final sans doute prémonitoire.

__Au-delà de Barack Obama__ Par ce premier texte, Howard Zinn prévient : pas la peine d’attendre le salut d’un sauveur miraculeux. Surtout institutionnel. Pas même ce Barack Obama et son « Yes, we can ! » dont on voit bien qu’il ne résiste pas à l’épreuve du pouvoir. Un leader institutionnel se coule toujours dans le moule d’une unicité institutionnelle réductrice. Ce « peuple » prétendument unique et indivisible définie dans le préambule même de la Constitution américaine. Tout comme cette « identité nationale » brandie (et saccagée) par le pouvoir sarkozien. En réalité, ce concept d’unicité patriotique, dont on garde quelques cuisants souvenirs historiques ( »<< Ein Volk, ein Reich, ein Führer ! >> ») consacre la prédominance d’une caste sur les autres classes sociales dont elle exige allégeance et respect. Howard Zinn tord le cou à l’obéissance patriotique aveugle qui conduit les peuples aux pires extrémités. Comme ces guerres « légitimes et justes » qui, sous de fumeux prétextes (la lutte anti-terroriste), masquent mal leurs visées expansionnistes. >  »<< Au cours de l'histoire des États-Unis, ce ne sont pas les initiatives des présidents, du Congrès ou de la Cour suprême qui ont amélioré la société, mais plutôt l'action des gens ordinaires comme les militants anti-esclavagistes. >> » __La loi et la justice__ Dans son second texte, Howard Zinn revient sur la notion de désobéissance civile. Faisant le parallèle entre lois et justice, il constate que ce n’est pas les premières qui déterminent la seconde. Mais la seconde,  »<< critère suprême >> », qui valide ou non la légitimité des lois. Et en justifie a fortiori, « en conscience », le rejet. L’auteur cite à l’appui de son raisonnement les luttes anti-ségrégationnistes des années 60 ou encore les refus des conscriptions à l’époque de la guerre du Vietnam. Mais quid de notre déplaisante batterie de lois anti-émigrés, de ces sordides reconduites « légales » à la frontière de pauvres hères sans attaches ?  »<< Nous n'avons fait qu'appliquer une décision de justice >> », s’est défendu un élu communiste de Bagnolet après l’expulsion de squatters en plein hiver. Lorsqu’un citoyen français dissimulait des Juifs lors de l’occupation nazie, lorsqu’un membre de RESF héberge ou même dissimule un réfugié sans-papier, ceux-là contrarient à la loi du moment. Mais de quelle côté se trouve, « en conscience », la justice ? >  »<< L'histoire montre que les pires atrocités (guerre, génocides, esclavage) ne résultent pas de la désobéissance, mais plutôt de l'obéissance. >> » __Du refus d’abandonner__ Nous voyons bien combien ces réflexions d’Howard Zinn peuvent éclairer notre actualité immédiate. Mais qui pour sonner et amplifier la révolte contre les navrantes dérives de notre monde en état de pétrification ? Nous aurions tort, dit en substance Howard Zinn dans son troisième texte, de négliger le pouvoir de réaction de ces jeunes qui sont les premières victimes de nos égarements actuels. >  »<< J'ai eu beau les observer et les écouter avec attention, jamais je n'ai constaté cette apathie, ce conservatisme et cette indifférence à l'égard du sort d'autrui que tout le monde, à gauche comme à droite, disait être les traits d'une génération censée se regarder le nombril. >> » Et de citer les prestigieux exemples de ces générations endormies à la fin des années 50, juste avant leur tonitruant réveil des sixties. Plus près de nous, qui n’aura remarqué que les seules révoltes d’envergure de la dernière décennie sont venues des jeunes générations ? Manque quoi pour passer la vitesse supérieure ? Un liant ? Une bouffée de désespoir, un ras-le-bol débordant ? Gageons que les imbéciles assis, dans leurs excès et avec leur morgue, ne manqueront pas de fournir les allumettes pour allumer la poudre. >  »<< Pour espérer, on n'a pas besoin de certitudes, mais de possibilités >> », conclut Howard Zinn.

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