Le Grand jeu : добро пожаловать Shivatov

Shivatov_1.jpg

Les ministres de la Défense indien et russe ont signé, le 23 juin, une feuille de route lors du 17ème sommet de la commission inter-gouvernementale de coopération militaro-technique entre les deux pays. Si Shoïgu n’est pas entré dans les détails, il s’est vivement félicité de l’entrée de l’Inde dans l’OCS qui << ouvre de nouvelles possibilités de collaboration >>.

Un petit rappel n’est peut-être pas inutile :

La devise de Nicolas Fouquet — Jusqu’où ne montera-t-il pas ? — semble lui coller à merveille. Mais si l’aventure s’est assez vite arrêtée pour le surintendant des finances de Louis XIV, il y a peu de chance que l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) connaisse le même sort. À peu près inconnue des médias français, mais étudiée de très près par les chancelleries et les publications anglo-saxonnes, l’OCS est LA grande organisation eurasiatique de coopération militaire, politique et économique. Fondée en 2001 et regroupant initialement six pays — Chine, Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan — sa croissance semble maintenant inarrêtable.

Le sommet d’Oufa vient d’entériner l’accession en tant que membre à part entière de l’Inde et du Pakistan pour l’année prochaine. L’Iran et l’Afghanistan, qui réclament la même chose depuis des années, restent pour l’instant membres observateurs, le temps que la situation interne à ces deux pays s’améliore (sanctions internationales pour l’Iran, conflit pour l’Afghanistan). Ils sont rejoints dans l’antichambre par la Biélorussie tandis que l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Népal et le Cambodge rejoignent la Turquie et le Sri Lanka comme partenaires de dialogue . Si Spykman était encore vivant, il se tirerait une balle…

Non seulement les États-Unis n’ont pas réussi, au cours des années 1990 et 2000, à pénétrer le Heartland ou à en détacher véritablement le Rimland, mais ils sont maintenant témoins de ce qu’ils craignaient le plus : l’émergence d’un bloc susceptible de contrôler l’échiquier eurasiatique, c’est-à-dire le destin du monde. Sentant le danger venir, Washington avait immédiatement demandé un statut de membre observateur de l’OCS en 2001 mais s’était vu opposer un niet sec et définitif.

Certes, nous sommes encore relativement loin d’une union militaire type OTAN ou d’un bloc homogène au sein duquel les différents États auraient une politique totalement convergente, et l’on ne peut passer sous silence les rivalités au sein de l’organisation — Inde-Pakistan, Tadjikistan-Ouzbékistan — susceptibles d’entraver son développement. Mais les choses évoluent très vite, l’intervention américaine en Afghanistan et les méfiances qu’elle a suscitées ayant accéléré le mouvement. D’une structure relativement informelle à ses débuts, l’OCS s’est transformée en organisation de sécurité et en espace de dialogue économique visant à favoriser les échanges commerciaux. Passant à la vitesse supérieure, des manœuvres militaires communes, parfois de grande ampleur, ont vu le jour à partir de la fin des années 2000, notamment entre la Russie et la Chine. Ainsi, fin août 2014, des exercices conjoints ont eu lieu dans l’empire du Milieu, regroupant 7 000 soldats des différents membres de l’OCS, incluant forces aériennes et terrestres, troupes parachutistes, opérations spéciales, guerre électronique.

(…)

Une fois n’est pas coutume, faisons un peu de « géopolitique fiction » : un bloc allant de la Mer Jaune à la Méditerranée, réunissant pour la première fois les cinq grandes civilisations historiques de l’Asie. Les mondes indien (Inde et Pakistan), chinois, russe, perse (Iran et Tadjikistan) et turc (Turquie, Ouzbékistan, Kazakhstan et Kirghizistan), si souvent ennemis par le passé, désormais associés dans une organisation contrôlant l’échiquier eurasiatique, réunissant le Heartland et le Rimland. Le rêve inachevé des invincibles Mongols de Gengis Khan et le cauchemar des stratèges américains… Nous n’en sommes pour le moment pas là ; l’OCS est une organisation jeune, encore dans son adolescence et qui connaîtra invariablement des problèmes de croissance. Nul doute que les États-Unis s’immisceront dans toutes les failles possibles afin de diviser ses membres et d’empêcher son développement. Mais si l’OCS parvient à unifier les contraires qui la composent, à lisser leurs différends et à harmoniser leurs stratégies, tout en continuant son intégration, en un mot si cette organisation devient adulte, elle changera vraisemblablement la face du monde et le dominera.

Shanghai, origine de l’OCS, siège de la Banque des BRICS et de la toute nouvelle et déjà fameuse Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures. Le futur s’écrit là-bas…

On comprend mieux la satisfaction de Shoïgu. L’accession de l’Inde a créé une nouvelle dynamique pour la coopération militaire russo-indienne après la (très) relative stagnation de ces quinze dernières années entre ces deux alliés historiques. Malgré les difficultés liées à la question des transferts de technologie, New Delhi vient de réitérer son invitation aux sociétés russes :

En tant que partenaire le plus important, ancien et digne de confiance de l’Inde dans le domaine de l’armement, la Russie aurait un avantage comparatif à collaborer avec les compagnies indiennes dans l’optique du Make in India.

À noter en passant que, comme Trump aux États-Unis ou les partis dits « populistes » en Europe, les Indiens privilégient la production locale et une certaine forme de protectionnisme. Il n’y a guère que les euronouilles béates (et la Chine car elle en bénéficie pour l’instant) pour croire encore aux vertus d’un libre-échange sans restriction.

Un produit qui, lui, n’est pas concerné par les transferts de technologie est le S400. La date de livraison de ce qui est vraisemblablement le meilleur système SAM du monde devrait bientôt être finalisée. Rappelons que le contrat avait été signé lors du sommet 2016 des BRICS. Ironie de l’histoire, trois régiments (chacun comportant seize lanceurs) devraient être positionnés à l’ouest face au Pakistan et deux régiments à l’est face à la Chine, tous deux désormais partenaires de l’Inde au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai :

Shivatov_2.jpg

Gageons que l’OCS aura pour effet de gommer les différends entre les futurs ex-frères ennemis et rendra, dans quelques années, superflu cet achat de S400.

=> Source : Le Grand jeu

A propos de Pierrick Tillet 3784 Articles
Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.