Le Grand jeu : l’espion qui m’AI… mait

L’étrange assassinat en novembre 2020 de Mohsen Fakhrizadeh, cerveau du programme nucléaire iranien, avait laissé pour le moins rêveur. Comment l’un des hommes les plus importants de la république islamique avait-il pu être mitraillé sur une route en plein coeur du pays ?

De nouveaux éléments, rapportés par le New York Times, qui pour une fois a fait un travail sérieux, sont venus corroborer ce que l’on soupçonnait déjà et donnent une réponse à peu près définitive. L’affaire est digne d’une aventure bondesque, teintée d’intelligence artificielle.

Un travail de fourmi du Mossad israélien

Le Mossad israélien a réalisé un véritable travail de fourmi pour faire entrer clandestinement, sur le territoire iranien, un dispositif d’une tonne en pièces détachées, comprenant mitrailleuse télécommandée, robot de reconnaissance faciale et autres caméras.

Une fois les deux véhicules disposés sur la route – le premier de reconnaissance un kilomètre en amont pour vérifier que le scientifique conduisait bien lui-même sa voiture, le second léthal – les agents se sont égaillés dans la nature et l’opération a été téléguidée, via satellite, depuis l’étranger.

Cerise sur le gâteau, le pick-up contenant la mitrailleuse était piégé et son explosion, déclenchée elle aussi à distance, était censée faire disparaître toute trace. Seul hic pour les artificiers, la détonation a expulsé le dispositif qui est retombé en un seul morceau, ce qui a finalement permis aux enquêteurs iraniens de reconstituer l’opération.

Les services de sécurité avaient été tournés en ridicule à l’époque, certains évoquant une “humiliation” sans précédent. Certes, l’événement fait plus que désordre au pays de Cyrus. Il semble cependant que les Gardiens de la révolution étaient au courant que quelque chose se tramait puisqu’ils ont averti à plusieurs reprises Fakhrizadeh.

Mais celui-ci, en bon scientifique qui ne perd son temps avec de vains détails matériels, n’en faisait qu’à sa tête, refusant obstinément de rouler dans une voiture blindée ou de laisser le volant à quelque garde du corps que ce soit. inutile de dire que cette insouciance a grandement facilité la rocambolesque opération israélienne.

Le plus étonnant dans cette histoire est sans doute, revenons-y, d’avoir réussi à faire entrer tout le matériel en pièces détachées (une tonne !) pour le reconstituer ensuite sur place. La sécurité à l’aéroport de Téhéran étant tout sauf laxiste (votre serviteur peut en témoigner), c’est plutôt vers la piste terrestre qu’il faudrait regarder.

Les alliances troubles d’Israël

Quelques pistes, justement…

Il est un secret de polichinelle que le Mossad est très présent à Erbil, capitale du Kurdistan irakien ; les relations entre Israël et le clan Barzani sont tout sauf nouvelles. Les frontières avec l’Iran sont longues, lâches, tourmentées par le relief. Un plaisir pour tout contrebandier qui se respecte.

Un peu plus au nord, l’Azerbaïdjan est main dans la main avec Tel Aviv, qui ne s’en cache même pas (cf. dernière guerre du Karabagh). Si la frontière est moins permissive que celle qui court les montagnes kurdes, il n’est pas impossible que le matériel ait transité par là.

L’hypothèse du Baloutchistan, à l’autre extrémité du pays, semble par contre à exclure.

Certes, les menées impériales n’y étaient pas rares durant la décennie 2000 quand, profitant de la guerre en Afghanistan, les Américains, sans doute trompés par de mauvaises cartes ou une boussole récalcitrante, faisaient parfois déborder leurs activités d’espionnage/noyautage en territoire iranien…

L’Iran au pied d’un mur… encore passoire

Mais, depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts, de Kaboul et d’ailleurs. Le dragon (tss tss Gwadar) a remplacé tonton Sam et imaginer les Israéliens y monter une plateforme logistique semble pour le moins utopique.

Toujours est-il que cet épisode pose à nouveau la question des frontières de l’Iran, citadelle assiégée, entourée d’entités adverses ou douteuses : talibans puis Américains puis talibans en Afghanistan, rebelles baloutches, pétromonarchies sunnites de l’autre côté du Golfe, Saddam puis Irak américanisé, Kurdistans divers et variés, Azerbaïdjan mossadisé. Seules les interfaces turkmène et arménienne sont paisibles.

De quoi comprendre l’obsession de Téhéran d’établir un étranger proche qui lui soit favorable pour desserrer l’étreinte – milices irakiennes, arc chiite Syrie-Liban, discussions avec les talibans 2.0. En attendant que l’acceptation désormais officielle de l’Iran dans l’Organisation de coopération de Shanghaï (nous y reviendrons dans le prochain billet) ne lui ouvre des horizons bien plus vastes…


=> Source : Le Grand jeu

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