Pourquoi les éditions du Yéti publient uniquement des livres numériques

La question revient en boucle : pourquoi les éditions du Yéti ne publient-elles pas de livres papier, uniquement des livres inédits au format numérique ?

La réponse ne tient évidement pas au livre papier lui-même. Pour ma part, j’ai quarante ans de métier derrière moi dans l’édition papier (Hachette), j’ai co-fondé jadis en parallèle une petite maison d’édition papier (Le Reflet), j’aime les livres papier et j’ai des murs couverts de bouquins papier.

Non, la raison tient surtout au modèle économique de l’édition papier, coûteux, lourd et pour tout dire fatigué. Cela tient aux contraintes de ce genre d’industrie.

Les contraintes asphyxiantes de l’édition papier

  • Un investissement de base très coûteux et risqué : l’impression et le stockage des livres coûtent extrêmement cher.
  • Une dépendance étouffante de l’éditeur à son distributeur, c’est-à-dire à la société qui achemine les livres de l’éditeur vers les libraires, qui reprend les invendus, qui gère les flux financiers entre les libraires et l’éditeur… et gagne de l’argent à la fois sur le flux aller des livres que sur le flux des retours ! Étonnez-vous que les cinq grandes entreprises de distribution françaises appartiennent à de grands groupes financiers.
  • Une commercialisation des livres rythmée par deux rentrées littéraires couperets : celle de septembre, celle de janvier. En ce mois de septembre 2021, c’est plus de 500 nouveautés qui sont publiées. Bien au-delà de la capacité d’absorption des libraires qui ne disposent évidemment pas de 500 places d’exposition sur leurs tables de nouveautés. Résultat : plus de 75% de ces nouveautés sont promises au retour et au pilon.
  • La fragilisation du réseau des libraires : obligé de financer la masse de livres qui leur est expédiée d’office à chaque rentrée littéraire, fragilisé par la concurrence des plateformes en ligne (Amazon), le réseau des libraires s’amenuise et s’affaiblit. Les grandes chaînes relèguent le livre dans leur arrière-boutique (FNAC), ou ont disparu (Virgin Megastore). Les grandes librairies sont obligées de se diversifier pour survivre (ouverture de rayons papeterie, voire de points de restauration autrement plus substantiels). Les petits libraires végètent ou disparaissent.

Le pari des éditions du Yéti

Cette situation économique de plus en plus étouffante entrave l’émergence de nouveaux talents et de nouvelles oeuvres, perdus dans la masse. Les petits éditeurs papier indépendants sont confrontés à des problèmes insolubles de distribution. C’est un distributeur indélicat qui causa la perte des éditions du Reflet en cessant brutalement de leur remonter la part de l’agent des libraires qui leur était due. Aucun de nos auteurs d’alors ne put faire sa place dans la “grande édition” bien que le succès de certains d’entre eux leur valait d’être repris en format de poche.

C’est en discutant avec l’un de ces auteurs, Gilles Ascaride, que fut décidé de tenter l’aventure éditoriale sur le support numérique (aventure inédite puisque jusqu’à présent le livre numérique n’est qu’une déclinaison un peu contrainte et à prix fort du livre papier, ou alors une édition à compte d’auteurs marginale). Les avantages de cette nouvelle formule numérique apparaient d’évidence :

  • Investissement financier de base minimum, sinon nul.
  • Pas de goulet d’étranglement par les magnats de la distribution.
  • Pas de pression de rentrées littéraires, ni de retour d’invendus ou de pilon pour les ouvrages de nos auteurs.
  • Un secteur économique en plein développement.

Bref, une formule d’édition légère et souple, idéale pour lancer durablement de nouveaux auteurs et de nouvelles oeuvres, et publier des genres “oubliés” par l’industrie du livre (poésie). Le seul obstacle qui reste à franchir est le poids de l’attachement des lecteurs au format papier. Nous partageons le même attachement. Mais on ne lutte pas contre un rouleau-compresseur industriel, on le contourne. C’est le pari qu’ont fait les éditions du Yéti pour le bénéfice des auteurs et des lecteurs. Les auteurs sont bien là. Les premières critiques de leurs livres sont très favorables. Et nous ne doutons pas que les lecteurs se laisseront convaincre par le bien-fondé de notre démarche originale.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.