100 jours de Biden : “giletjaunisation” des États-Unis ?

Biden/AOC
Joe Biden et Alexandria Ocasio-Cortez (dite AOC)

C’est avec un soulagement inespéré que les médias du microcosme ont accueilli le bilan des 100 premiers jours du président Biden. Le nouveau Roosevelt était arrivé. Et les néolibéraux les plus forcenés se retrouvaient à fêter le “fossoyeur du néolibéralisme”.

La réalité est cependant moins glorieuse. Les 1 900 milliards de dollars injectés à la relance, en partie dans l’économie réelle et non plus dans le seul circuit bancaire, ne marquent en rien une conversion “rooseveltienne” de la nouvelle autorité US. Ils s’expliquent d’abord par l’état clinique désespéré de l’économie étasunienne, par l’état de ruines de leurs infrastructures et par la garantie d’une fossilisation définitive sans intervention d’extrême urgence.

Mais toujours pas question d’envisager l’instauration d’une véritable sécurité sociale (health care). Une telle politique de relance, somme toute assez modeste en regard de l’étendue de la tâche, est d’ailleurs loin d’être assurée de résultats probants. Les premiers chiffres de l’emploi qui ont suivi les débuts de cet apparent revirement n’ont guère été à la hauteur des attentes.

Le plan THRIVE de la nouvelle gauche US

L’autre élément expliquant le revirement en apparence “rooseveltien” de l’administration américaine est cependant plus encourageant. Il s’agit de la montée en puissance d’une nouvelle gauche radicale, sans doute moins personnalisée par le “vieux” Bernie Sanders que par des jeunes loups comme Alexandria Ocasio-Cortez (dite AOC).

Rappelons que Joe Biden n’a pu “gagner” la dernière présidentielle US qu’avec le soutien actif de cette nouvelle gauche. Or celle-ci n’entend pas se contenter de faire de la figuration indignée. Les AOC et consorts se sont durablement installés dans les rouages politiques institutionnels du pays. Ils poussent sans ménagement au cul la momie de la Maison-Blanche. Plus subversif encore, ils mènent une intense activité militante au niveau du terrain.

Cette nouvelle gauche survitaminée s’est même permise de doubler le plan Biden (2 000 milliards d’investissements en cinq ans dans les infrastructures et contre la pauvreté) par un plan THRIVE autrement plus ambitieux de mille milliards/an sur 10 ans, soit 10 000 milliards ! Ce plan THRIVE (Transform, Heal, and Renew by Investing in a Vibrant Economy, trad. “Transformer, soigner, renouveler en investissant dans une économie dynamique” – to thrive : prospérer) vise en priorité la protection des citoyens américains les plus précarisés. Propos du sénateur Ed Markey, initiateur de la philosophie du plan THRIVE :

“Les politiciens ne peuvent plus ignorer les réalités vécues par des millions de Noirs, de “Browns”, des Indigènes, des immigrants et des familles ouvrières dans toute l’Amérique. Les quatre crises qu’affronte l’Amérique nous tuent littéralement. C’est le changement climatique, la pandémie de la santé publique, l’injustice raciale et l’inégalité économique. Nous ne pouvons pas vaincre une seule de ces crises. Nous devons développer un plan d’action qui les affronte toutes à la fois. »

Une véritable lame de fond populiste

Cette “giletjaunisation” (disons AOCisation) des États-Unis a ceci d’original par rapport à la nôtre qu’elle a déclenché une véritable lame de fond populiste (c’est-à-dire réellement préoccupée du peuple), à la différence de nos “forces de gauche” nationales qui lâchèrent totalement les Gilets jaunes lorsque ceux-ci multiplièrent leurs actes hebdomadaires de protestation.

Il serait absurde de céder à l’euphorie mainstream autour de ces 100 premiers jours de la présidence Biden. Et tout aussi précipité de considérer l’AOCisation du paysage politique américain comme une éclaircie durable. L’histoire ne s’écrit pas au fil d’un enthousiasme médiatique éphémère.

Qu’adviendra-t-il avec le temps des gens de cette nouvelle gauche US et de leur activisme intense ? Seront-ils récupérés eux aussi ? Neutralisés ? Ou au contraire, résisteront-ils et vaincront-ils ? Gardons un regard intéressé sur le travail incontestable accompli par AOC, Ed Markey et leurs amis. En matière d’histoire politique, rien n’est jamais gagné, mais ni définitivement perdu non plus.

=> Lire aussi : États-Unis 2021 : Néolibéralisme malmené et la gauche en embuscade (Le Grand soir)

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