La grande bouffe clandestine des grenouilles qui se prenaient pour des boeufs

Photo extraite du film de Marco Ferreri, La Grande bouffe, 1973

Il y a dans cette histoire dérisoire de ministres pris la main dans l’assiette d’un restaurant clandestin en pleine période de confinement général plus de motifs de compassion et de mépris que d’indignation.

Ce repas clandestin a quelque chose d’auto-sacrificielle, comme les homards de François de Rugy, les ridicules festins aux chandelles de Carlos Ghosn, les efforts pathétiques d’un présidenticule qui voulait se faire passer pour le Roi soleil, ou pour Napoléon, ou pour Jupiter.

Cette bombance infantile n’est pas sans rappeler le film de Marco Ferreri, La Grande bouffe, dans lequel des bourgeois décadents, rongés par l’ennui, rattrapés par le vide de leur existence, décidaient de se goinfrer jusqu’à en mourir. Pas sans évoquer non plus la fable de La Fontaine sur cette grenouille qui voulut se faire aussi grosse qu’un boeuf et qui finalement en creva.

Ultimes bravades suicidaires de morts-vivants réalisant que leur monde est fini

S’indigner de cet évènement, pire envier ceux qui en abusèrent, c’est encore être intoxiqué à leur monde consumériste de mort. Le geste de ces ministres, bravant comme des gamins leurs propres interdictions, n’est que l’ultime bravade suicidaire d’hommes réalisant qu’ils ne seront jamais des dieux, et qu’au contraire leur paradis sur terre est en train d’être englouti. Les orgies romaines de l’époque antique, les agapes sinistres réunissant les dignitaires nazis avant la chute, relèvent de la même dégénérescence morbide.

Les efforts des médias mainstream pour déminer l’histoire – paraît que le principal dénonciateur se serait rétracté – rajoutent au grotesque de l’évènement et arrivent trop tard. Si les noms des convives ne sont pas encore connus, les lieux de réception clandestine sont, eux, identifiés. De toute manière, depuis le début de cette crise politico-socialo-sanitaire, ces morts-vivants en ont trop fait pour que le vrai apparaisse comme faux et que le déclaré faux ne soit pas un peu vrai.

Dans sa fable, La Fontaine eut la pudeur de ne point décrire ce à quoi ressemblait sa grenouille après qu’elle eût crevé, telle ces importants d’aujourd’hui écrabouillés par les pneus d’une Histoire à laquelle ils n’appartiennent déjà plus. Moches, sordides, sanguinolents.

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