Le Grand jeu : fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais

Une nouvelle a créé un certain buzz la semaine dernière, qui a laissé le grand public pantois : les importations de pétrole russe par les États-Unis ont battu leur record historique. Comment ?! Alors que l’empire tente par tous les moyens d’empêcher ses vassaux européens d’accéder à l’énergie russe et de torpiller le Nord Stream, il se permet lui-même de consommer sans modération le naphte de Poutine ?

L’apparent paradoxe laissait MSN et médias alternatifs dans la plus grande perplexité. La première tentait vaguement de comprendre pourquoi Washington ne réagissait pas, l’expliquant laborieusement par le manque de sanctions et la disparition du brut vénézuélien sur le marché.

Les seconds étaient tout aussi gênés, se lâchant en imprécations contre la perfidie (bien réelle) de l’oncle Sam mais peinant visiblement à élucider le mystère. De guerre lasse, ils terminaient leur analyse par une pirouette désabusée – « de toute façon, les Américains veulent garder tout le pétrole pour eux« . Ah d’accord, si vous le dites…

L’arme énergétique n’est qu’une pièce maîtresse stratégique du Grand jeu

Nous avons parlé plus haut de paradoxe apparent car, en réalité, la situation n’est pas faite pour nous surprendre. L’habitué(e) de nos Chroniques sait pertinemment que les guerres énergétiques US ne concernent pas, n’ont jamais concerné la consommation même de cette énergie :

Depuis une trentaine d’années, la cause est entendue chez les candides détracteurs de l’impérialisme américain : c’est le pétrole, ma bonne dame ! Quelques présidents texans, une pincée d’Halliburton voire, pour les plus cultivés, quelques gouttes de sauce aux Sept sœurs et vous avez la recette des guerres états-uniennes. Qui, c’est bien connu, ont invariablement lieu dans des pays producteurs aux réserves légendaires : Vietnam, Corée, Kosovo, Afghanistan, Syrie etc.

Un peu gênés, nos guérilleros de comptoir ont toutefois une dernière carte en main : le lobby pétrolier. Ah, le mot est lâché. Ce fameux lobby qui ourdit dans l’ombre les futures invasions US et tient dans sa main le Congrès, la Maison blanche, le Pentagone et – pourquoi pas après tout ? – la CIA. Plus on est de fous…

Si je force un peu le trait de manière caustique, il faut bien avouer que l’on retrouve cette légende urbaine dans une flopée de publications dites alternatives. Le fidèle lecteur sait, lui, que l’empire est au-dessus de ces enfantillages et qu’il s’agit avant tout de contrôle. Comme votre serviteur l’explique dans le livre :

« L’arme énergétique est une pièce maîtresse du Grand jeu. Les Américains ne sont pas de simples voleurs de poules ; il s’agit ici de haute stratégie, bien plus cynique et géniale. En contrôlant les routes des hydrocarbures, les États-Unis tentent de conserver leur statut de première puissance mondiale, de plus en plus mis à mal.

Pour dresser une comparaison quelque peu triviale, imaginez quatre ou cinq colocataires dans une maison ne disposant que d’un seul réfrigérateur, fermé au cadenas. Celui qui posséderait la clé obtiendrait soudain un pouvoir considérable sur les autres, obligés de lui demander la permission de manger. De même, Washington fait tout pour conserver la clé de la nourriture énergétique mondiale afin de garder “alliés“ et concurrents dans un état de dépendance.« 

Ce que le vénérable Henry Kissinger résumait d’un laconique « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations ».

Les euronouilles en dindons de la farce US

Sous cet éclairage, l’apparente bizarrerie s’explique parfaitement. L’empire n’a aucun problème à consommer directement l’or noir de son adversaire. Ce qu’il veut éviter à tout prix, c’est que celui-ci établisse des ponts énergétiques avec les autres parties du Rimland, ponts qui échapperaient à son contrôle. Importer des quantités record d’hydrocarbures russes tout en empêchant les euronouilles, éternels dindons de la farce, de le faire : pour les stratèges américains, il n’y a aucune contradiction là-dedans.

C’est tellement vrai que, sur les vingt dernières années, depuis que Poutine est au pouvoir à Moscou, la courbe des importations de pétrole russe est en augmentation quasi constante. Celle des sanctions et des tentatives d’endiguement énergétique contre le Heartland également…

=> Source : Le Grand jeu


Rappel : Heartland (le “coeur du monde”) et Rimland (les “terres bordières”)

A propos de Observatus Geopoliticus 263 Articles
L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.