La faille

La scène s’est passée il y a une quinzaine à la suite d’une collision anodine impliquant mon véhicule et celui qui le suivait, mais causée par la manoeuvre imprudente d’un véhicule tiers.

J’avisais une camionnette de gendarmerie stationnée à proximité. Ses deux occupants n’avaient rien vu de la scène, mais j’interrogeais l’un d’eux sur la conduite à tenir vis-à-vis du conducteur fautif dont j’avais relevé la plaque d’immatriculation. Quelque chose dans sa réponse m’interpella, une petite faille de rien du tout en apparence :

– Bonjour, Monsieur.
– Bonjour, Monsieur.
[Ma question].
[Sa réponse, technique, claire, précise].
– Merci, Monsieur.
– Pas de quoi, à votre service. On répond toujours courtoisement quand on nous respecte.

C’était là qu’était la faille. Dans ce « quand on nous respecte » que rien ne justifiait dans ce contexte, mais qui révélait un mal insidieux, ce sourd sentiment de culpabilité qui rongeait ce représentant des forces de l’ordre. Comme sans doute nombre de ses collègues. Comme une croûte qui démangeait sur une plaie qui ne voulait plus se fermer.

« Tout le monde déteste la police ! »

Je repensais à cette scène ce samedi 6 mars en voyant les images de ces quais de Seine inondés de soleil et évacués de ses occupants en mal de plage par les forces de l’ordre pour cause de non respect des gestes barrières. Pas une petite trace de honte, vraiment, au plus profond de ces êtres humains en uniforme accomplissant une mission absurde contre leurs congénères ?

Évacuation des quais de Seine à Paris par les forces de l’ordre le 6 mars 2021 (AFP)

Dans les périodes de crise politique aigüe, les forces de l’ordre, quel que soit le corps concerné (gendarmerie, police, CRS…), sont toujours du mauvais côté de la barrière, obéissant aux ordres détestables de l’ordre contesté.

Le slogan « Tout le monde déteste la police » a fait plus de ravages dans les rangs des gardiens de l’ordre que tous les projectiles reçus en plus de deux ans de manifestations. Le virus déstabilisant de la culpabilité est entré dans le fruit, sa plaie profonde, sa croûte fragile.

C’est cette croûte que les manifestants vont devoir gratter sans relâche, plutôt que de se sacrifier en des affrontements directs perdus d’avance. C’est cette croûte qui irritait mon interlocuteur courtois d’il y a une quinzaine, parce qu’il était désormais dans le mauvais camp. Et qu’il le savait.

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