Le Grand jeu : une histoire de télégramme

Depuis la fameuse dépêche d’Ems, l’Histoire compte son lot de péripéties, petites et grandes, autour des pneumatiques diplomatiques. Notre Grand jeu ne fait pas exception, partiellement (re)lancé qu’il fut par ce qu’on a appelé par la suite le Long télégramme.

En 1946, George Kennan est le Chargé d’affaires américain à Moscou. Il envoie à ses autorités de tutelle un très long câble (8 000 mots) décrivant l’état du pays et la manière de le contrer dans la Guerre froide qui s’annonce. Voilà théorisée la future politique d’endiguement contre l’URSS qui perdurera officiellement jusqu’en 1991 et, en réalité, bien au-delà comme on le voit chaque jour…

Soixante-quatorze ans plus tard, un membre important de l’ancienne administration Trump tenant à conserver l’anonymat a mis les pieds dans le plat, publiant sur le site de l’Atlantic Council un pavé intitulé non sans malice « Le plus long télégramme« , en référence directe à son illustre prédécesseur.

Russie ou Chine, le casse-tête du Deep State US

Mais alors que Kinan appelait à jeter toutes ses forces contre le Heartland russe, le plaidoyer du 28 janvier dernier adjure de se concentrer contre « le plus grand défi auquel ont à faire face les États-Unis et le monde démocratique (sic) au XXIe siècle » – la Chine –, l’objectif de fond de Washington étant que celle-ci « continue d’évoluer dans l’ordre libéral d’obédience américaine plutôt que d’en créer un parallèle ».

L’on retrouve là plusieurs thèmes déjà abordés maintes fois dans nos Chroniques, comme la confusion volontaire, et assez ridicule, entre entre l’hégémonie US et la “libéralité” du monde. Il y a près d’un an, nous citions :

un article halluciné de Foreign Policy intitulé « Pourquoi les populistes veulent un monde multipolaire ».

On passera sur les habituels clichés concernant les méchants “populistes” qui en plus, s’effraient les auteurs, ont la fâcheuse tendance à vouloir se trouver “un nouveau patron” du côté de Moscou ou de Pékin. Le papier regrette, en le fantasmant, le doux temps de l’hégémonie “libérale” américaine qui menait la planète via son armada d’alliances diplomatiques et militaires, d’institutions (FMI, Banque mondiale, UE entre autres) et d’ONG. Un monde irénique où le “club international” (c’est-à-dire l’empire et ses vassaux européens et japonais) donnait le la.

Pas un mot bien sûr, dans cet article d’une hypocrisie loufoque, sur les liaisons amoureuses répétées entre Washington et les djihadistes, les régimes islamistes, les dictatures militaires ou même les maoïstes dans les années 70. Ordre mondial li-bé-ral, on vous dit.

Autre thème très familier aux oreilles du fidèle lecteur, la grande et désormais irréparrable division stratégique au sein du Deep State US :

L’empire n’ayant plus la capacité d’affronter tous ses adversaires à la fois, de douloureux choix ont dû voir le jour au fil du temps. Aux néo-“kissigériens” qui veulent jouer la carte de la Russie contre la Chine s’opposent les “bzrezinskiens”, plus nombreux, qui préconisent l’inverse.

Les premiers se retrouvent de plus en plus dans le camp Républicain tandis que les seconds, toujours obnubilés par Moscou, moins par Pékin, pullulent chez les Démocrates. Sera-t-on étonné que l’auteur du “très long télégramme” soit issu du parti à l’éléphant ?

Des préoccupations essentiellement géostratégiques

Son appel, qui a provoqué force remous, évoque même ouvertement un rapprochement avec l’ours honni :

« Que cela plaise ou non, les États-Unis doivent rééquilibrer leur relation avec la Russie. Renforcer nos alliances est fondamental ; séparer la Russie de la Chine l’est également. Avoir laissé la Russie se rapprocher de la Chine durant la dernière décennie est la plus grosse erreur géostratégique des différentes administrations qui se sont succédées.

Malgré notre scepticisme, ne serait-ce qu’il y a cinq ans, ces deux pays ont atteint un niveau de coopération qui a rendu caduque la carte tracée en 1972, quand Pékin et Washington ont fait cause commune contre Moscou. Le monde d’alors a disparu, sans doute pour toujours. Leur collaboration couvre maintenant leur appareil militaire, sécuritaire et de renseignement, l’énergie, le commerce, l’économie, les affaires étrangères, notamment à l’ONU et sur les autres plateformes multilatérales.

Cet alignement signifie que la Chine est libérée des préoccupations sur sa frontière septentrionale, une zone de troubles durant des siècles. La normalisation des relations sino-russes a libéré une partie importante de ses ressources militaires ou diplomatiques que Pékin peut désormais déployer ailleurs, au préjudice de nos intérêts.

Pour ces raisons, les États-Unis doivent opérer un rééquilibrage de leurs relations avec Moscou même si la Russie ne deviendra pas notre notre amie ou partenaire stratégique, encore moins notre alliée. Il ne s’agit pas non plus de trouver une seule vertu au leader russe Vladimir Poutine. Il s’agit simplement de constater que c’est maintenant la Chine, non la Russie, qui est notre principal adversaire stratégique pour le siècle à venir. »

Diantre ! on imagine avec quelle réticence l’auteur a écrit ces lignes et avec quelle rage elles ont été reçues par une partie du Deep State

Au passage, cette très longue harangue analyse la vision stratégique du dragon, mentionnant là aussi des concepts bien connus de nos lecteurs :

« L’un des objectifs de la Chine est de sécuriser sa périphérie maritime orientale jusqu’à la seconde chaîne d’îles, en tentant de découpler les alliances US avec le Japon, la Corée du Sud, la Thaïlande, les Philippines et peut-être même l’Australie (…) Elle cherche également à sécuriser sa périphérie continentale occidentale en s’assurant d’une relation stratégique avec la Russie et en déployant ses routes de la Soie afin d’étendre son influence économique et stratégique à travers l’Asie centrale, le sous-continent, le Moyen-Orient et, à terme, l’Europe. »

Tout y est et votre serviteur devrait presque remercier l’Atlantic Council pour avoir publié ce papier qui confirme ce que nous répétons inlassablement depuis des années. Que Washington vise Moscou ou Pékin, l’énorme affrontement qui a cours sur l’échiquier eurasien et qui conditionne la vie internationale n’est pas idéologique, politique ou économique, il ne concerne pas les intérêts de quelque lobby ou les profits de Wall Street. Il est, il a toujours été géostratégique.

Le télégramme en question aura-t-il le retentissement de son illustre prédécesseur ? Sans doute pas. L’armée américaine a certes tenté de surfer sur la vague, demandant au Congrès une rallonge de quelques dizaines de milliards de dollars pour « contenir la Chine », c’est-à-dire concrètement pour installer missiles, radars et bases sur les chaînes d’îles du Pacifique.

Mais sur le fond, ce n’est pas la première fois que l’idée chimérique de “récupérer” la Russie, ou au moins de la découpler d’avec la Chine, se fait jour et elle n’a d’autre base que la méthode Coué qui l’accompagne. Génétiquement russophobe, le Washingtonistan n’a de toute façon rien à offrir à Moscou et un think tank impérial bien connu ne se fait d’ailleurs aucune illusion sur la chose…

=> Source : Le Grand jeu

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