Neurosciences : la “réaction esthétique” est indispensable à notre survie

« Le cerveau ne produirait pas de réaction esthétique si cela n’avait aucune utilité pour la survie », note Dahlia W. Zaidel, chercheuse en neurosciences comportementales. Le fait que la sensibilité esthétique se retrouve dans toute l’histoire de notre espèce suggère en effet qu’il existe « une fonction biologique et adaptative de l’esthétique, qui va au-delà du plaisir ».

Selon Zaidel, si l’émotion esthétique a pour but de susciter un phénomène d’« attention-attraction », celui-ci est avant tout social : la beauté de ce qu’ils créent attire les humains les uns vers les autres. Attraction bénéfique sur le plan de l’évolution : « L’accroissement de la taille des groupes humains, ainsi que l’accumulation culturelle conservée et transmise entre les générations, sont des facteurs essentiels du succès du développement de l’Homo sapiens. » Autrement dit, le ravissement esthétique a été retenu dans le bagage l’espèce car « il nous tient ensemble ».

De même, nous percevons de la beauté dans la musique et dans la danse parce que la capacité de nous synchroniser avec les rythmes du monde est une condition indispensable de notre survie, selon le biologiste chinois Tianyan Wang.

La beauté comme boussole

La sensation d’être confronté à une forme de beauté serait une boussole servant à nous indiquer que nous sommes sur la bonne voie pour capter une vérité fondamentale au sujet de l’Univers – ou de nous-mêmes. Cela sonne “mystique”, mais c’est l’idée du neurobiologiste Semir Zeki, pionnier de la neuroesthétique.

Son hypothèse part d’un constat étonnant : la région cérébrale corrélée à l’expérience de la beauté est toujours la même, quelle que soit la source de l’émotion esthétique. Une équation, un visage, un tableau, une musique sont beaux de la même façon pour notre cerveau – les trouver beaux nous signale qu’on perçoit quelque chose de vrai.

Mais comment notre cerveau sait-il qu’il est en présence d’une vérité ? Peut-être parce que l’ordre structuré de l’Univers dans lequel nous évoluons est justement « reflété dans l’organisation du cerveau ». Dans l’expérience esthétique, le cerveau vivrait ainsi un effet miroir face à son propre fonctionnement et face à la ressemblance entre celui-ci et la mécanique de l’Univers.

Une étonnante découverte sur le “transport esthétique”

En se demandant quelles régions du cerveau s’activent lorsque nous faisons l’expérience de la beauté, une équipe interdisciplinaire de l’Université de New York (le neuroscientifique Edward A. Vessel, la professeure en lettres G. Gabrielle Starr et la spécialiste de la perception Nava Rubin) fait au début des années 2010 une curieuse découverte. Lorsque les sujets de leurs expériences, enfermés dans un scanner IRM et confrontés à des images, font état d’un ravissement esthétique maximal, l’appareil révèle une activation des zones cérébrales qui forment le « réseau du mode par défaut ».

Étrange. Car ce réseau n’est censé se mettre en marche que dans les moments de repos éveillé : lorsque le cerveau, en l’absence d’une tâche ou de stimuli extérieurs, n’est connecté qu’avec lui-même. Or dans ce cas, un stimulus est bien là : l’image qui déclenche le transport esthétique…

Que signifie cette anomalie ? L’art, notent les auteurs dans un article paru en 2013 dans Frontiers in Neuroscience, « obtient un accès au substrat neural impliqué dans la perception de soi : un accès que normalement les autres stimuli extérieurs n’obtiennent pas ». La beauté, et elle seule, réussit cet exploit. Ceci « permet à l’œuvre d’art d’interagir avec les processus neuraux liés au soi, de les affecter, et peut-être même d’être incorporée en eux ».

Cet unisson, ce « moment où le cerveau détecte une certaine harmonie entre le monde extérieur et notre représentation intérieure de nous-mêmes » nous donne l’impression que la beauté « nous touche du dedans ». Ce mécanisme appartient à l’espèce, mais le résultat est individualisé : l’expérience esthétique me dit qu’un accord se réalise – et que c’est important pour moi.

Priver les êtres humains d’art, qui est une partie importante mais une partie seulement de “la culture”, serait donc les priver de quelque chose d’essentiel…

=> Photo extraite du spectacle “Les Naufragés”, mise en scène Emmanuel Meirieu.

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Autodidacte en tout, café-théâtre, chanson française (auteur-compositeur-interprète), sculpture, photo, écriture, et même agriculture, en rupture de ban avec "le système", je me cantonne désormais à produire de la pensée et de l'émotion. Je n'attends pas de jours meilleurs (ils seront pires) mais j'en fabrique comme je peux...