Je te distingue à peine, tout là-haut, vers le sommet…

Je te distingue à peine, tout là-haut, vers le sommet. Silhouette rousse découpée sur fond de nuages pâles et épais que les vents font rouler sans bruit. Falaise vertigineuse, brute, splendide. Je t’imagine, parfaitement immobile, bien accroché à ces rochers tranchants, observant tout, percevant le moindre mouvement.

Nul doute que tu me vois sans effort, depuis le moment même où je suis entré dans cette profonde vallée aux pentes sombres et malgré toutes mes précautions pour passer inaperçu. Je sais déjà que tu me laisseras approcher jusqu’à la limite que toi seul fixe. Tu sens peut-être que tu n’as pas besoin de me craindre – d’ailleurs crains-tu quoi que ce soit ? – mais tu resteras sur tes gardes, parce que ton instinct infaillible te le dicte.

Je trébuche un peu en avançant vers ton pic parce que je marche sans regarder où je mets les pieds, sans te quitter des yeux, pour ne surtout pas manquer l’instant précis et précieux de ton envol. Parce que c’est chaque fois le même émerveillement. Parce que toute la magie du vivant y est contenue, démontrée, visible, simple, et éclatante dans sa simplicité.

Voilà, c’est fait. Tu es maintenant en plein ciel, immense, libre, les ailes toutes déployées, indifférent aux bourrasques, maître des vents, tournoyant lentement en larges cercles. Comme si le monde entier était entre tes serres puissantes. Et tu n’en tires ni fierté ni gloire, mais peut-être une vraie plénitude.

Alors je sais, intuitivement, ça m’apparaît clairement, je comprends comment tu fais ça : on ne maîtrise pas les forces et les lois de la nature en les dominant, mais en leur obéissant. Ainsi l’accord est parfait.

C’est une harmonie dont on se demande si ces humains qui se pensent si forts l’ont seulement connue, ne serait-ce qu’une fois, au cours de toute leur Histoire. On en doute. Ou bien n’en ont-ils gardé aucun souvenir ni tiré le moindre enseignement. Ou peut-être ce souvenir est-il enfoui, au cœur même de ce soleil vibrant et si mal connu qu’est la cellule vivante. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, depuis si longtemps, ils font le rêve, dit-on, de pouvoir enfin voler.

A propos de Bob Solo 489 Articles
Autodidacte en tout, café-théâtre, chanson française (auteur-compositeur-interprète), sculpture, photo, écriture, et même agriculture, en rupture de ban avec "le système", je me cantonne désormais à produire de la pensée et de l'émotion. Je n'attends pas de jours meilleurs (ils seront pires) mais j'en fabrique comme je peux...