Le Grand jeu : triste final

Certes, on savait depuis longtemps, presque depuis le début, que le président Trump n’était pas vraiment sur la même ligne que le candidat Donald et que les énormes attentes qu’il avait suscitées seraient forcément déçues. Les rapides départs de Flynn et de Bannon ou l’arrivée en fanfare des vieux crocodiles du Pentagone et de Goldman Sachs dans son administration ont, en leur temps, douché l’espoir de plus d’un.

Mais c’est le false flag de Khan Cheikhoun et sa réaction militaire qui ont, quatre petits mois après son arrivée au pouvoir, enfoncé un coin très profond dans le mythe du draineur de marais :

Pour le Donald cette frappe a été une soupape permettant de relâcher la pression du Deep State. Sa cote de popularité chez les Démocrates est remontée d’un coup, la MSN qui l’avait si souvent insulté est à ses pieds, les néo-cons ne trouvent plus rien à redire. Nous nous demandions hier :  » Joue-t-il un périlleux coup de poker pour se distinguer publiquement des Russes au moment où il marque des points contre la clique néo-con autour d’Obama ? » Peut-être bien. Sauf que…

D’autres signaux préoccupants contredisent cette hypothèse d’une entente russo-américaine sur le dos du War Party US. La rhétorique néo-con(ne) de l’entourage du Donald est de plus en plus affirmée y compris, fait assez surprenant, chez le réputé russophile Tillerson qui semble ne plus pouvoir se passer de son fix quotidien “Assad doit partir”, alors qu’il disait le contraire la semaine dernière.

Énième retournement de veste de cette administration qui devient, il faut le dire, de plus en plus clownesque, erdoganienne en quelque sorte, ou changement de fond ? En faveur de la seconde hypothèse, la réorganisation de la direction états-unienne : après Bannon, c’est maintenant Priebus qui est sur la sellette, au profit de l’improbable clique d’Ivanka. Les commentaires de certains des premiers soutiens de Trump (ici ou sur Breitbart ou Zero Hedge) sont très intéressants : pour eux, c’est fini, le Donald s’est hillarisé, il a été drainé par le marais.

Cretinho a-t-il remplacé Donaldinho ? L’ambiance est généralement au pessimisme mais, pour notre part, nous préférons encore rester prudent…

Cretinho pour de bon

Précautionneux par nature quand il s’agit de géopolitique, votre serviteur préférait ne pas tirer de conclusion définitive, mais le ton ne trompait guère : un point de non-retour semblait quand même avoir été franchi et, de fait, la suite de la présidence trumpienne sera dans la même veine. Ce qui nous fera écrire, début 2019, un billet assez corrosif dont le titre annonçait la couleur : « Cretinho pour de bon ? »

Qui pourrait oublier les ondes de choc provoquées par l’élection de Donald Trump à la présidence américaine en novembre 2016 ?

Le système impérial est en pleine crise de nerf : banksters, volaille médiatique, euronouilles et néo-conservateurs sont en émoi. Ce ne sont que sanglots dans la voix, yeux mouillés et regrets éternels.

Après le Brexit, voilà un nouveau coup dur pour l’establishment qui nous assurait pourtant que l’abominable Donald des neiges n’avait aucune chance. Comme pour le Brexit, comme pour le référendum de 2005… À l’Élysée, Flamby n’avait préparé qu’une seule lettre de félicitations (pour Clinton !) tandis que la clique américanisante est sous le choc en Allemagne. Quant à la boboïtude médiatique, n’en parlons pas… Les soutiens internationaux de Clinton, eux, font grise mine et l’on imagine aisément les visages tirés et soucieux à Riyad, Kiev ou Doha.

En un mot comme en cent :

Depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts. Il était prévisible que le Deep State ferait tout pour harceler, pressurer et finalement récupérer l’indélicat occupant de la Maison Blanche, et torpiller le possible rapprochement américano-russe. À plusieurs reprises, nos Chroniques se sont demandées si le Donald s’était couché devant le marais qu’il était censé drainer : démission forcée de Flynn en février 2017, false flag chimique de Khan Cheikhoun et débarquement de Bannon en avril 2017, menaces ubuesques et cyniques contre Assad en juin 2017, nouveau false flag chimique de Douma et nomination du moustachu néo-con Bolton en avril 2018, retrait de l’accord sur le nucléaire iranien et transfert de l’ambassade US à Jérusalem en mai 2018, soumission à la junte ukrano-américaine lors de l’incident de Kertch en décembre 2018, tentative flagrante de putsch au Venezuela depuis janvier 2019, attaques répétées contre le Nord Stream II, multiplications des sanctions contre à peu près tout le monde… Ça fait beaucoup.

Et pourtant, subsistait toujours un doute. Le Donald faisait de la résistance, par exemple en rencontrant (se soumettant à, selon le système impérial) Poutine par deux fois (juillet 2017 et juillet 2018), en insistant plusieurs fois sur un retrait américain de Syrie, ou encore en critiquant sans gants l’OTAN et l’UE.

Faut-il parler au passé de ce regimbement contre l’État profond ? Cretinho a-t-il définitivement remplacé Donaldinho ? L’évolution récente pousse en ce sens. Trump semble une nouvelle fois (une fois de trop ?) avoir flanché en renonçant au retrait syrien. Certaines rumeurs prétendent qu’un millier de soldats US (la moitié du contingent actuel) resterait dans les zones reprises par les Kurdes à Daech dans l’est du pays, toujours dans l’optique de couper l’axe chiite, objectif principal de l’empire au Moyen-Orient. Et le renouvellement de l’aide financière aux inénarrables Casques blancs, “héroïques” selon la terminologie orwellienne de Washington, pourrait indiquer un prochain false flag chimique. Douce coïncidence, ils ont souvent lieu en avril…

La reconnaissance du plateau du Golan comme faisant partie d’Israël n’est pas trumpienne en soi et le Congrès planche déjà sur la question depuis quelques mois. La chose peut d’ailleurs être vue sous deux angles différents : on continue à rogner l’arc chiite en restant en Syrie et on vous donne en plus le Golan ou, au contraire, Prenez le Golan en compensation de notre retrait de la région. Toujours est-il que, si cette annonce a évidemment été reçue avec contentement à Tel Aviv, elle a provoqué un tollé partout ailleurs : Russie, Iran, Chine, Turquie, Tulsi, euronouilles etc., tous s’opposent à cette décision illégale et dangereuse. Les justifications délirantes qui accompagnent l’oukase de Washington – Dieu a envoyé Trump pour sauver Israël de l’Iran, dixit Pompeo – est représentative des visions eschatologiques des grands empires finissants à travers l’histoire.

Sous l’emprise du Deep State

Si, fait extraordinaire pour un président US en exercice, il n’a pas lancé son pays dans une nouvelle guerre, il n’a rien fait non plus pour déplaire au Deep State durant son mandat et l’on se demande où a bien pu passer le drainage tant promis.

Pire ! Alors qu’il vit ses dernières heures à la Maison blanche et qu’il n’a donc plus besoin de louvoyer, il aurait pu enfin donner un grand coup de pied dans la fourmilière, partir sur un énorme coup éclat. Même pas…

Et nos prédictions du mois dernier de se réaliser avec une troublante acuité :

Tandis qu’il se dirige très vraisemblablement vers la sortie, l’œil scrute la moindre décision pouvant infirmer cet axiome [Donaldinho est mort, vive Cretinho, NDLR], d’autant qu’il est désormais libéré de toute contrainte et que son dernier mois à la Maison blanche pourrait être l’occasion de faire un immense bras d’honneur à l’État profond. Peine perdue…

Alors que tout le monde attendait avec impatience un pardon présidentiel vis-à-vis d’Assange et de Snowden, la Houppette blonde vient de l’accorder à quatre mercenaires de Blackwater coupables de massacre en Irak. Certes, ce n’est peut-être pas la dernière fournée de grâces m’enfin, le message est assez désastreux.

Quant à la croisade contre le Nord Stream II, elle continue de plus belle, avec un acharnement qui pourrait presque même surprendre les officines les plus russophobes du Washingtonistan. L’administration Trump prépare un énième (on ne les compte plus !) train de sanctions contre le gazoduc, jurant avec morgue de le faire dérailler définitivement.

Certes, il y a un pas entre les promesses impériales et la réalité, mais l’obsession monomaniaque de Cretinho vis-à-vis du tube doit couler comme du miel aux oreilles de Brzezinski, McCain & Co….

Un départ déplorable

Nous y voilà. Il n’a pardonné ni Assange ni Snowden, ce qui a fortement déçu des observateurs pourtant habituellement pleins de mansuétude envers lui :

« Il est difficile d’interpréter le non-pardon à Snowden et Assange autrement que comme une soumission au Deep State. Grossière manière de partir. Capitulation complète devant ceux qui avaient pour mission de le détruire. Mission accomplie. »

De son refuge russe, Snowden a une pensée pour son alter ego moins chanceux :

« Trump s’est fait avoir, croyant à tort que les Républicains du Sénat ne voteraient pas son empeachment s’il se soumettait. Une fois qu’il ne sera plus au pouvoir, ils le voteront de toute façon. »

Quant au dernier geste international de Trump, il aura été d’ajouter encore des sanctions contre le Nord Stream II en guise de cadeau d’adieu ! Une hystérie obsessionnelle qui, pour la première fois, fait dire à Gazprom que le pipeline est en danger. En réalité, il sera sans doute (et un peu paradoxalement) terminé grâce à Biden, russophobe dans l’âme mais soucieux d’éviter de s’aliéner ses vassaux européens.

Toujours est-il qu’il est quelque peu difficile de comprendre ces ultimes délires trumpiens alors qu’il s’apprête à quitter le pouvoir. Loin de sauver sa présidence et, pourquoi pas, de laisser sa trace dans l’histoire, ses dernières décisions sont assez déplorables, l’antithèse du combat qu’il a, certes un peu facilement, prétendu mené.

Les connaisseurs de l’univers orwellien feront peut-être le parallèle avec Winston Smith. Après avoir tenté de résister, le héros de 1984 finit par capituler en rase campagne, trahissant et reniant Julia, devenant un admirateur béat de Big Brother avant de disparaître dans l’oubli, laissant le lecteur qui ferme le livre dans un indéfinissable état de malaise et d’aigreur…

=> Source : Le Grand jeu

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