Le fichage, pulsion de défense (inutile) des puissants aux abois

On fait beaucoup de cas aujourd’hui – à tort me semble-t-il – des entreprises de surveillance généralisée mises en place par des pouvoirs bousculés : fichiers policiers en tout genre, données personnelles recueillies via les réseaux sociaux, censures tatillonnes…

Les condamner et s’en indigner est parfaitement justifié. Mais il ne faut pas non plus tomber dans la paranoïa tétanisante. Cette volonté de ficher où le ficheur croit dominer le fiché date de la nuit des temps. Il était en pratique dans le village de mon enfance où chacun cherchait à tout savoir de la vie de chaque autre.

En réalité, les ficheurs ne dominent que les faibles à qui ils foutent une sainte trouille. Les forts, eux, sûrs de leur fait, se fichent de savoir qu’on sache tout de leurs opinions politiques (qu’ils étalent sans complexe), de leurs actions subversives (auxquelles ils n’entendent pas renoncer malgré la surveillance), ni même de leurs pratiques sexuelles ou autres petites manies personnelles.

Le fichage compulsif est souvent le signe de l’effondrement d’un système pourri

Aucun fichage n’est jamais venu à bout des individus déterminés ou des groupes résolus. Les fichages des policiers de l’Ancien régime n’empêchèrent pas la Révolution de 1789. La Gestapo n’est pas venue à bout de la Résistance, la NSA états-unienne et toutes ses ramifications de renseignement européennes sont incapables d’enrayer le moindre attentat terroriste… ou la moindre action subversive déterminée.

Pire, la manie de fichage généralisé vient d’une pulsion de défense maladive qui frappe les puissants aux abois. Cette pulsion compulsive est le signe d’effondrement d’un système pourri. Lorsque l’empire soviétique commença à se disloquer pour finalement disparaître, jamais le KGB n’avait possédé autant de fiches sur sa population. Une somme si monumentale qu’elle en était d’ailleurs inexploitable.

Certains évoquent à l’inverse l’exemple de la Chine, présenté comme un modèle de verrouillage de masse. Mais c’est une erreur. La Chine ne procède pas par fichage policier généralisé, mais par auto-contrôle de la population par la population elle-même. Une amie qui vécut deux années durant à Pékin, dans un quartier chinois et non dans une dans ces résidences réservées aux étrangers (généralement des hommes d’affaires occidentaux aussi aisés que non-regardants), raconta comment la surveillance était établie par un système de quadrillage organisé avec l’assentiment et même la participation de la population : chef de quartier, chef d’immeuble, garde d’ascenseur… (Pluie argentée, Élizabeth Qi-Guyon, éditions du Reflet et Babelio).

Mais heureusement – malheureusement pour les ficheurs compulsifs – nos pays occidentaux ne relèvent pas d’une tradition collective aussi autoritaire et disciplinée. La délation y est un phénomène anarchique. Le fichage généralisé y reste une action vaine, y compris pour les ficheurs, pas plus capables d’exploiter leurs fichiers bouffis que nos autorités sanitaires d’acheminer des masques barrières ou d’administrer un vaccin.

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