Le Grand jeu : pour en finir avec le N.O.M.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, disait Boileau, et l’on se condamne à ne rien comprendre à la situation générale du monde si on n’a pas une bonne définition des choses.

Or, les nombreux commentaires du récent billet sur le maelstrom américain, fort pertinents mais parfois légèrement embrouillés, et plus généralement ce qu’on peut lire ici ou là, montrent que la confusion règne sur les notions de Deep State, Nouvel ordre mondial (N.O.M.), oligarchie globaliste, lobbies divers et variés, que beaucoup ont tendance à mélanger.

Ce que le N.O.M. (Nouvel ordre mondial) ne veut pas dire

Il est vrai que la chose est relativement complexe et que les sources sont, par définition, rares. En bonne autruche, la MSN n’en parle évidemment pas, ce qui ouvre la voie à tous les fantasmes. Les médias alternatifs quant à eux, même les moins mauvais, confondent allègrement ces concepts, par fainéantise intellectuelle ou par simplification grossière. Et je ne parle même pas de ceux qui sautent à deux pieds dans un conspirationnisme de bas étage afin de donner libre court à leurs vieux démons sur le “complot juif mondial”, confondu avec le lobby pro-israélien (bien réel celui-là).

Ainsi, par la magie de ce grand fourre-tout fusionnel, un Zemmour devient sans rire le suppôt de l’oligarchie mondialisée (qu’il passe pourtant son temps à démolir), les sionistes sont derrière le coup d’État néo-nazi en Ukraine (pas mal, celle-là) et le Deep State, dont la géométrie variable rendrait jaloux le F-15, est tout à la fois américain et planétaire ! Bref, vous l’aurez compris, il est temps de mettre un peu d’ordre dans tout ça…

Pour démêler l’écheveau, abordons le fameux Nouvel Ordre Mondial, car cette notion floue est à la base de la confusion régnante. L’expression est apparue chez certains auteurs de la première moitié du XXe siècle pour désigner un “gouvernement mondial”, nécessaire selon eux après l’échec de la Société des Nations. Elle a été reprise en 1990 par Bush père dans un contexte tout différent, celui de la victoire américaine dans la Guerre froide :

« Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment exceptionnel et extraordinaire. La crise dans le golfe Persique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour s’orienter vers une période historique de coopération. De cette période difficile, notre cinquième objectif, un nouvel ordre mondial, peut voir le jour : une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix. »

C’est le début de la confusion. Tiraillé dans tous les sens, récupéré par tous les bords pour le louer ou le villipender, le N.O.M. va devenir synonyme à la fois de moment unipolaire américain, de gouvernance mondiale, de globalisation, d’impérialisme US, de pouvoir des multinationales et parfois de tout cela en même temps ! Le vénérable cardinal de Richelieu, qui plaçait l’exactitude du sens des mots au-dessus de tout, doit se retourner dans sa tombe…

Entité évanescente pour certains, moment des relations internationales pour d’autres, recouvrant les champs géopolitique et/ou économique et/ou politique et/ou idéologique, le N.O.M. veut en réalité tout et surtout rien dire. C’est ce que nous expliquions en substance il y a six mois :

Le reflux impérial a découplé ce qui semblait jusqu’alors synonyme : politique extérieure américaine, intérêts économiques des multinationales, idéologie libre-échangiste, « démocratie de marché » globale etc. Ou, pour résumer schématiquement, la CIA, Wall Street et la Trilatérale dans le même panier. Ces composantes étaient-elles réellement équivalentes, même au temps de l’apogée des années 90 ? Rien n’est moins sûr. Elles coïncidaient, allaient dans le même sens, s’épaulaient. Mais le recul de l’empire l’a obligé à se concentrer sur ce qu’il avait de plus précieux, ses intérêts stratégiques, mettant au jour des divisions de plus en plus béantes qui ne trompent guère.

Alors que le Deep State US s’en prend continuellement à la Chine, les multinationales ne demandent qu’à faire des affaires avec Pékin. Les majors pétrolières américaines, elles, s’arrachent les cheveux de voir Washington sanctionner à tout va la Russie ou l’Iran. Pilier de la puissance états-unienne, le dollar n’est plus tout à fait en odeur de sainteté parmi les « élites » financières de la planète tandis que, après l’élection du protectionniste Trump, les globalistes se sont retournés sans vergogne contre l’ancienne Mecque du libéralisme.

Ainsi disparaît cet OGNI (objet géopolitique non identifié), source de bien des confusions. Repose en paix, N.O.M…

Le décès étant constaté et la couronne mortuaire convenablement posée, cela permet de se pencher sur d’autres concepts, bien réels ceux-là : Deep State, lobbies et oligarchie globaliste. Ils ne recouvrent pourtant pas la même réalité, bien que les frontières soient parfois poreuses et qu’ils puissent, à l’occasion, aller dans le même sens.

Le Deep State : Pentagone, CIA et autres agences de l’appareil de sécurité US

Déjà abordé à plusieurs reprises ici, L’État profond est une entité informelle qui détient le vrai pouvoir décisionnel de l’État en matière de politique étrangère, au-delà du pouvoir légal. Comment expliquer, par exemple, qu’un Trump ait été incapable en quatre ans de mener à bien le retrait voulu des troupes US de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan si ce n’est par le constant sabotage de sa politique par cette créature informe ?

D’ailleurs, il y a dix jours, l’envoyé spécial en Syrie, le sépulcral Jim Jeffrey, a ouvertement admis avoir menti sans scrupules à son gouvernement sur le nombre de soldats américains dans le pays ! L’information est classifiée et, apparemment, même la Maison Blanche n’y a pas accès. Ses paroles laissent rêveur et montrent qui est le vrai patron. Interrogé sur les deux tentatives du Donald de retirer les troupes, il répond, cinglant : « Quel retrait ? Il n’y a jamais eu de retrait. Quand la situation dans le Nord-est syrien est devenue stable après la défaite de Daech, Trump voulait se retirer. À chaque fois, nous avons décidé de présenter de nouveaux arguments sur la nécessité de rester. Et nous avons réussi les deux fois. Fin de l’histoire. »

Les sources officielles sur le Deep State étant évidemment inexistantes, il est difficile de prouver en soi sa réalité. Mais l’histoire que nous venons de rapporter le montre, ainsi que, plus généralement, les travaux de chercheurs tout à fait sérieux, il ne faut pas être grand clerc pour y voir l’ombre d’une partie du Pentagone, de la CIA et autres agences de l’appareil de sécurité ainsi que des stratèges. Au fil du temps, il a agrègé autour de lui « ONG », médias ou think tanks afin de porter les intérêts stratégiques globaux des États-Unis.

L’oligarchie globaliste ou la quête effrénée du profit

Ces intérêts coïncident-ils avec ceux de l’oligarchie globaliste ? La réponse semble clairement non, en tout cas depuis quelques années : comme on l’a vu plus haut, les sujets de tension s’accumulent.

Le but principal de l’oligarchie est sans surprise de faire du profit, toujours plus de profit. Son rêve ? Un monde global, sans frontières, sans nations, sans barrières d’aucune sorte. Nous avons vu que les gôôches occidentales, devenues soudain sans-frontièristes et politiquement correctes à souhait au tournant des années 80, la servent à genou sur un plateau d’argent.

Pour cette oligarchie, qui souhaite évidemment faire des affaires avec tout le monde, le tsunami de sanctions émises par le Deep State US sont une véritable hérésie, une barrière supplémentaire à son mirage global. Elle a les yeux de Chimène pour la Chine, bête noire du Washingtonistan, quand elle se fait le chantre de la mondialisation et ne verrait pas d’un mauvais œil une certaine dédollarisation des échanges, ce qui provoque les haut-le-cœur des stratèges américains.

Bref, on le voit, État profond et oligarchie font trois… Ce qui n’empêche pourtant pas le sieur Soros, sorte d’électron libre qui complique singulièrement ce théâtre d’ombres, d’avoir un pied dans chaque camp. Une partie de son logiciel de pensée va de manière évidente dans le sens des 1% – destruction des traditions nationales, éclatement des sociétés pour créer un homo consumerus parfait qu’attendent depuis longtemps les multinationales. Cependant, l’autre partie (russophobie et sinophobie primaires, révolutions “colorées”) s’en écarte résolument et coule comme du miel aux oreilles du Deep State, au service de qui il met d’ailleurs régulièrement son ONG.

Les  trois grands lobbies US : pétrolier, militaro-industriel, pro-israélien

Si, comme on l’a vu, Soros mis à part, les intérêts stratégiques américains ne coïncident pas avec ceux de l’oligarchie, recoupent-ils ceux des lobbies ? Le fidèle lecteur connaît notre position sur cette question, d’ailleurs largement validée par les événements : plutôt non.

Les lobbies existent depuis la nuit des temps ou presque. À Rome déjà, aux temps glorieux de la République, ils participaient pleinement à la vie politique et influençaient son cours. Le lobby des publicains (l’équivalent de nos fermiers généraux durant l’ancien régime) poussait évidemment à la guerre afin de mettre la main sur de nouveaux territoires à pressurer fiscalement. Il allait jusqu’à financer les coûteuses campagnes électorales des politiciens belliqueux, Pompée par exemple, susceptibles d’apporter à l’empire de nouvelles conquêtes. À l’inverse, le lobby des marchands d’esclaves souhaitait parfois mettre le holà, car un trop grand afflux de nouveaux prisonniers faisait considérablement baisser le prix de leur “marchandise”…

Malgré les apparences, nous sommes tout de même relativement loin de cette situation dans l’empire américain actuel, même si certaines accointances peuvent parfois avoir lieu.

Des trois grands lobbies – pétrolier, militaro-industriel et pro-israélien – qui reviennent régulièrement sur le tapis quand il est question de la politique étrangère US, nous avons déjà fait un sort au premier :

Depuis une trentaine d’années, la cause est entendue chez les candides détracteurs de l’impérialisme américain : c’est le pétrole, ma bonne dame ! Quelques présidents texans, une pincée d’Halliburton voire, pour les plus cultivés, quelques gouttes de sauce aux Sept sœurs et vous avez la recette des guerres états-uniennes. Qui, c’est bien connu, ont invariablement lieu dans des pays producteurs aux réserves légendaires : Vietnam, Corée, Kosovo, Afghanistan, Syrie etc.

Un peu gênés, nos guérilleros de comptoir ont toutefois une dernière carte en main : le lobby pétrolier. Ah, le mot est lâché. Ce fameux lobby qui ourdit dans l’ombre les futures invasions US et tient dans sa main le Congrès, la Maison blanche, le Pentagone et – pourquoi pas après tout ? – la CIA. Plus on est de fous…

Si je force un peu le trait de manière caustique, il faut bien avouer que l’on retrouve cette légende urbaine dans une flopée de publications dites alternatives. Le fidèle lecteur sait, lui, que l’empire est au-dessus de ces enfantillages et qu’il s’agit avant tout de contrôle. Comme votre serviteur l’explique dans le livre :

L’arme énergétique est une pièce maîtresse du Grand jeu. Les Américains ne sont pas de simples voleurs de poules ; il s’agit ici de haute stratégie, bien plus cynique et géniale. En contrôlant les routes des hydrocarbures, les États-Unis tentent de conserver leur statut de première puissance mondiale, de plus en plus mis à mal.

Pour dresser une comparaison quelque peu triviale, imaginez quatre ou cinq colocataires dans une maison ne disposant que d’un seul réfrigérateur, fermé au cadenas. Celui qui posséderait la clé obtiendrait soudain un pouvoir considérable sur les autres, obligés de lui demander la permission de manger. De même, Washington fait tout pour conserver la clé de la nourriture énergétique mondiale afin de garder “alliés” et concurrents dans un état de dépendance.

Ce que le vénérable Henry Kissinger résumait d’un laconique « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations ».

Quant au fameux lobby pétrolier, censé faire la pluie et le beau temps, il brille surtout par son opposition ou sa soumission aux intérêts stratégiques américains, qui vont souvent à l’encontre de ses propres intérêts économiques. Sanctions contre l’Iran (où les majors ne rêvent que de faire des affaires), contre la Russie (où Exxon a perdu un milliard de dollars), BTC hors de prix contre lequel s’élevaient les compagnies participant au projet… La liste des désaccords est longue.

Elle vient encore de s’allonger au Venezuela, où Chevron tient tête aux diktats de Washington (…)

Quid du lobby pro-israélien ? Il a indéniablement son importance quant il s’agit de la politique américaine au Moyen-Orient. Rappelons toutefois que ça n’a pas toujours été le cas, loin de là. C’est sous la pression américaine (et soviétique) que les Franco-anglo-israéliens se sont piteusement retirés après l’opération de Suez en 1956. Dans les années 70, Kissinger, pourtant juif lui-même, était détesté et insulté en Israël pour son supposé manque de soutien.

Depuis, les choses ont bien changé et l’assistance est totale, presque fanatique. La pierre angulaire de l’approche américaine au Moyen-Orient tourne autour de la sécurité d’Israël, même si d’autres éléments capitaux entrent également en compte : protection des pétromonarchies, contrôle des flux énergétiques et pétrodollar.

Si ce lobby a donc une influence certaine et peut même être considéré comme une des factions composant le Deep State, il perd logiquement toute pertinence dès que l’on sort de la région et que l’on s’engage sur les vastes étendues du Grand jeu, ce qui est tout de même l’alpha et l’oméga de la politique impériale. Fébriles, les obsédés d’Israël ont alors quelque difficulté à nous expliquer le rapport entre Tel Aviv et un putsch US dans les steppes, le Nord Stream II, le QUAD ou le containment de la Chine…

Dernier candidat en lice, le complexe militaro-industriel a connu son heure de gloire avec le discours d’adieu d’Eisenhower en 1961. Son existence est indéniable ainsi que les liens incestueux entre le Pentagone, l’industrie de l’armement (Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, Northrop Grumman) et le Congrès. Pour autant, fait-il la politique étrangère américaine ou même y participe-t-il ? Rien n’est moins sûr, ce pour une raison des plus simples…

Ce lobby a besoin de guerres. Les sanctions, les “révolutions de couleur” et autres tentatives de déstabilisation que l’État profond fomente un peu partout dans le monde ne lui rapportent strictement rien. Il applaudit quand Bush envahit l’Irak, mais se prend la tête à deux mains quand Washington décide de soutenir les barbus modérément modérés en Syrie plutôt que d’intervenir directement. Peut-on sérieusement voir l’ombre du complexe militaro-industriel derrière le putsch du Maïdan, le torpillage du South Stream ou la coupure de l’arc chiite ? Évidemment, non. La politique américaine est bien plus stratégique et profonde que les intérêts de ce lobby qui ne fait qu’en recueillir, pas toujours d’ailleurs, les dividendes.

Interactions et frictions entre Deep State, oligarchie globaliste et lobbies

Ainsi, chers lecteurs, nous espérons avoir fait un tour relativement exhaustif de la question et terminons par un petit schéma synoptique. Le brouillard du chimérique N.O.M. dissipé, apparaissent les trois grands pôles dont nous avons parlé. Si les frontières entre eux sont parfois poreuses et qu’il leur arrive d’aller dans le même sens, il s’agit bien de composantes distincts à ne pas confondre. C’est d’autant plus vrai que les interactions entre eux comptent au moins autant de frictions (orange) que de points d’accord (vert).

Le cas Soros est l’arbre qui cache la forêt dans les tensions grandissantes entre le Deep State, gardien des intérêts des États-Unis, et l’oligarchie globaliste qui n’en a que faire. Alors que le lobby pétrolier (Pét.) a depuis longtemps abandonné la lutte et s’est soumis aux impératifs stratégiques, les lobbies militaro-industriel (M.I.) et pro-israélien (Is) tirent leur épingle du jeu et participent même peut-être/sans doute/certainement (barrez la mention inutile) de l’État profond. Mais leur rôle reste très partiel pour ne pas dire parcellaire et ne peut certainement pas expliquer trois-quarts de siècle de politique impériale visant à l’hégémonie planétaire.

=> Source : Le Grand jeu

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