Le Grand jeu : suite en ré majeur

Le Grand jeu : suite en ré majeur

Pas d’inquiétude, chers lecteurs, nous n’allons parler solfège ou viole de gambe. Souhaitant poursuivre sur des thématiques abordées récemment, votre serviteur était juste à la recherche d’un titre évocateur…

Dans le dernier billet, nous avons mentionné le colonel Macgregor, nouveau venu au Pentagone qui, disions-nous, « provoque les haussements de sourcil inquiets du landerneau politico-médiatique américain ». Le moins que l’on puisse dire est que ça n’a pas traîné et CNN, en émoi, nous joue le couplet bien connu des z’heures les plus sombrrres.

Non seulement le bonhomme veut retirer les troupes US de divers théâtres d’opération mais il s’était même permis d’accuser à plusieurs reprises Pompeo et Bolton d’être financés par le lobby pro-israélien qui pousse constamment à la guerre contre l’Iran. Des salles de rédaction, un cris de douleur retentit : i-na-ccep-ta-ble !

On rapporte hors-contexte de vieilles considérations historiques du colonel sur la réluctance des Américains à entrer dans la Seconde Guerre mondiale, on place au passage un petit mot sur les horreurs nazies, on remue le tout avec un zeste de Godwin et hop, voilà comment la presstituée vous emballe quelqu’un, mélangeant allègrement et sans rire retrait des troupes, nazisme et critique d’un lobby. Il se n’agit évidemment pas (encore) d’accuser formellement, on laisse simplement entendre que…

Au-delà de ces simagrées toute journalopesques, il sera tout de même intéressant de voir comment Pompeo et Macgregor vont bien pouvoir cohabiter dans la nouvelle équipe Trump. Et comment l’ancien directeur de la CIA, qui vient de mettre à la surprise générale tout son poids (considérable à tous les sens du terme) derrière le Donald, va prendre la décision de son président d’enrôler ce fieffé bretteur.

Les soucis d’Erdogan

À 10 000 kilomètres, Erdogan a d’autres soucis en tête. La victoire turco-azérie au Karabagh, qui devait ouvrir un nouvel âge d’or glorieux, ne se passe plus tout à fait comme prévu…

Exclu des pourparlers de paix, exclu des forces de maintien de la paix, il voit maintenant les Russes débarquer dans le jardin noir et pas n’importe comment. L’une des clauses de l’accord de cessez-le-feu, spécifiant que le contingent serait muni d’armes légères, n’a apparemment pas exactement été comprise par Moscou :

Tanks, lanceurs de roquettes et autres joyeusetés ; ce n’est certes pas ainsi que l’on avait l’habitude de voir les pauvres Casques bleus en Bosnie ou ailleurs…

La patte griffue de l’ours

L’ours pose sa patte griffue et se permet même de remettre les Azéris à leur place, leur interdisant d’emprunter la route de Chouchi (ville qu’ils ont pourtant conquise) ou les provoquant en rencontrant comme si de rien n’était les autorités du Nagorno Karabagh. Le Kremlin compte-il prendre ses aises dans la région ou n’est-ce que temporaire ? Ce n’est, en tout cas, pas vraiment ce qui avait été signé et on imagine les coups de fil fébriles entre Bakou et Ankara :

– Mais que font-ils ?
– Aucune idée
.

Lié ou pas, ajoutons pour faire bonne mesure les paroles très sèches de Lavrov concernant l’incident de l’hélicoptère. Réagissant aux propos très légers de l’ambassadeur azéri (« C’était la guerre et dans une guerre, tout peut arriver »), le Sergueï a répliqué du tac au tac : « Si la Russie adhérait à cette maxime, notre réponse à l’incident aurait été dévastatrice. Nous attendons que le président Aliev respecte sa promesse d’enquêter et de punir les coupables. Nous espérons que l’Azerbaïdjan ne va pas se perdre en paroles vagues. »

Sergueï Lavrov
À propos d’une interview d’Hugo Moldiz (ex-ministre de Morales) sur la situation bolivienne

Pour finir, retournons en Amérique, méridionale cette fois. Nos Chroniques avaient fâché certains esprits exaltés lorsque nous avions analysé à froid la situation bolivienne. Sans surprise, la victoire de Luis Arce nous avait donné raison :

Le qualificatif « vrai-faux coup d’État » utilisé par le blog avait dérangé certains, mais la question se pose toujours dans les mêmes termes. La prise de pouvoir par la force était indéniable, certes. On n’a cependant jamais vu des putschistes organiser quelques mois plus tard des élections totalement libres remportées par ceux-là mêmes qu’ils avaient chassés du pouvoir ! Très vite, la señorita Jeanine, présidente intérimaire auto-proclamée a d’ailleurs reconnu sans barguigner la victoire du MAS, comportement pour le moins déroutant que l’on n’attendrait pas d’un Guaido ou d’un Porochenko…

En réalité, et c’est ce que nous affirmions depuis le début, souvent dans l’incompréhension générale, la situation était plus complexe qu’il n’y paraissait et l’ami Evo y avait également sa part de responsabilité. Une frange non négligeable de la population était clairement lasse de le voir s’accrocher au pouvoir et le MAS avait un besoin impérieux de se renouveler. Les chiffres sont d’ailleurs sans appel : Arce fait dix points de plus qu’Evo l’année dernière.

Notons que votre serviteur est rejoint dans son analyse par le Council of Foreign Relations qui, dans un article remarquable d’objectivité, parvient peu ou prou à la même conclusion : « La grande victoire du MAS, comparée à l’élection de 2019, montre que c’est l’autoritarisme grandissant de Morales et son mépris de l’équilibre constitutionnel, plus que son idéologie socialiste, qui lui ont fait perdre le soutien populaire l’année dernière. »

Une très intéressante (et longue) interview d’Hugo Moldiz vient encore apporter de l’eau à notre moulin. Le señor ne peut être suspecté de sympathies putschinhistas : ministre d’Evo Morales il y a quelques années, menacé de mort, il a passé 360 jours (!) comme réfugié à l’ambassade mexicaine après le coup de force de l’année dernière. Cela ne l’empêche pourtant pas d’être clairvoyant : « La candidature d’Evo n’était pas illégale, mais elle était illégitime. »

Si nous revenons une dernière fois sur cette histoire, ce n’est pas pour pousser notre petit cri de gloriole (« je vous l’avais bien dit ») mais pour montrer qu’une vision disneylandienne en noir et blanc, malheureusement trop souvent partagée par les médias dominants comme alternatifs, est à l’analyse géopolitique ce que le vin rouge est au poisson : sauf exception, c’est à bannir.

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.