Hold-up : « Pendant l’épidémie, on a vu le mensonge en direct » (E. Todd)

Hold-up : « Pendant l’épidémie, on a vu le mensonge en direct » (E. Todd)

Rappel d’une interview d’Emmanuel Todd tout à fait en phase avec l’actualité tortueuse que nous subissons. On a besoin d’un maximum d’intelligence et de lucidité.


Maintenant en France, gouverner c’est mentir

Le fonctionnement des élites françaises est un fonctionnement de déni, de surréel, d’annonces. Être élu en France, c’est passer à la télé, être meilleur à la télé. Et puis on arrive au pouvoir, à l’Élysée pour faire simple, et on ne peut rien faire. La France n’a pas de possibilité de création monétaire. Les règlements commerciaux européens empêchent toute action de protection d’industries nationales. Et on se retrouve au final avec une désindustrialisation massive, avec un taux de chômage de 10%. Et on ne peut rien faire.

Gouverner, c’est choisir, pour reprendre la formule de Mendès-France. Mais maintenant en France, gouverner, c’est mentir. On ment sur les bénéfices de l’euro. On ment sur le bien-être que va nous apporter la globalisation, sur la nécessité de l’ouverture des frontières… C’est difficile pour les gens de comprendre. Mais là on a vu le mensonge en direct. Le virus, quand il n’y a pas de masques parce qu’on n’a plus d’industrie, on est pris en flagrant délit de mensonge. Jérôme Salomon [directeur général de la Santé] apparaissait tous les soirs avec un nouveau mensonge et j’étais très surpris que son nez ne s’allonge pas.

Les gens doivent comprendre que quand ils parlent de l’euro, quand ils parlent du contrôle des frontières, je veux dire du point de vue commercial, nos gouvernants sont à peu près autant en position de mensonge systémique que quand ils nous parlaient de l’état de l’épidémie, de nos masques, etc.

L’idée nationale a reconquis le terrain perdu, mais manque la foi nationale

L’épidémie a montré un gouvernement français, et beaucoup de gouvernements européens, hors d’état d’agir. Le problème de la globalisation et de l’Europe, qui en est une composante, c’est que ça met les États nationaux hors d’état d’agir. Les gens sentent, comprennent ça.

L’idée nationale a reconquis le terrain perdu. Le problème, c’est que l’idée de nation est un sentiment collectif qui demande un certain type de croyance collective analogue et semblable à une croyance religieuse,  qui englobe en fait tous les individus dans une même foi.

Mais les développements socio-psychologiques des sociétés avancées, un certain type d’individualisme, le reflux des croyances quelles qu’elles soient, le ricanement universel qui nous amuse tant à la télévision, tout ça fait qu’on ne peut pas agir. On voit déjà dans les sondages d’opinion qu’on risque d’être confrontés aux désordres politiques traditionnels, avec un président qui sera élu au hasard par défaut. Il y a une sorte de blocage psychologique et social de la société qui n’est pas au niveau des idées. Qu’est-ce qui fait qu’on est incapables de croire ensemble en un but commun ?

Si la France veut récupérer sa souveraineté, elle doit s’appuyer sur tous ses citoyens… y compris les 20% qui portent des prénoms musulmans

Quels sont les problèmes du souverainisme en France ? Dans ce que disent les souverainistes, dans l’analyse économique, l’analyse sociale, la conception d’une démocratie qui ne peut fonctionner que dans le cadre d’une Nation et d’une Histoire, je suis très proche. Mais quand on connaît les milieux souverainistes, quand on voit les gens qui écrivent et qui parlent du souverainisme, on se rend compte qu’ils n’ont pas une vision fondamentalement optimiste et inclusive de la Nation.

Pour moi, il y a une pré-condition à la renaissance de la Nation et à la sortie de l’euro, c’est que, avant la reprise en main de la société française par elle-même, par son système politique et par ses citoyens, il faut fortement déclarer que tous les gens qui sont là, quelle que soit l’origine, sont des Français. Il faut s’asseoir avec optimisme sur la question de l’islam, du communautarisme. Il faut accepter la réalité des petites différences qui persistent. Il faut rentrer dans un monde français un peu plus divers et fraternel qu’avant dans lequel les presque 20% de gens qui portent des prénoms musulmans sont des Français.

Dans les milieux souverainistes – pas tous – la force du souverainisme est souvent un peu proportionnelle à cette xénophobie interne. Vous allez trouver des gens qui vous disent, utilisant les études de Fourquet, que 20% des Français d’origine étrangère, c’est un super problème. Si ils pensent que c’est un super problème, la France est terminée ! Une nation de la taille de la France, si elle veut récupérer sa souveraineté, doit s’appuyer sur tous ses citoyens. Le projet souverainiste, tant qu’il ne mettra pas dans ses priorités l’intégration optimiste dans une sorte de nouvelle fête de la fédération, de ces gens d’origine immigré, sera condamnée à l’échec et je le trouverai largement aussi ridicule que l’élitisme, l’énarchie et les européistes.

Emmanuel Todd (interview sur France Culture le 24 juin 2020)

=> Écouter l’interview complète d’Emmanuel Todd sur France culture.
=> Verbatim de l’interview réalisé par moi-même et initialement publié le 26 juin sur le yetiblog.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.