Il y a le front, il y a l’arrière, et c’est ainsi depuis les premiers temps du monde

Il y a le front, il y a l’arrière, et c’est ainsi depuis les premiers temps du monde

Ils sont là, autour de la table, mes amours. Mes fils. Moi la féministe qui n’ai eu que des garçons, une palanquée de garçons, je le regarde et j’en ai des bouffées de plaisir. Ils sont là, blonds, bruns, tous barbus, mes gars, mes petits. Ils parlent, animés et passionnés. Leurs voix graves résonnent dans la nuit étoilée. On se passe la cannette de bière. Je décline. Ils hochent la tête et poursuivent leur dispute, au sens médiéval : la discussion, celle qui passionne, celle qui éclaire.

Je n’ai pas besoin de bière ni de vin. Leur présence m’enivre. Ils sont tous là, ce soir, ceux qui sont sortis de mon utérus et ceux qui se sont agrégés au fil des ans à la fratrie. L’un revient des îles, l’autre de Paris, le troisième n’est jamais parti, le quatrième est revenu, pour toujours. Ils s’aiment, et se le montrent à coups de bourrades et de rires. Ce soir, la fratrie est au complet et ils sont heureux. C’est moi qui les ai réunis, juste comme ça, parce qu’ils ont voulu, ce soir, fêter le jour de leur rencontre, le jour où ils ont su que quoi qu’il advienne, ils seraient là les uns pour les autres et que ce jour, c’est le jour où je le leur ai dit : un soir de janvier.

Je me souviens. Il y avait eu de la friture à l’école et le soir, autour d’un grand chocolat chaud, je leur ai dit ça : « Quoi qu’il arrive, vous êtes un. Vous irez aux quatre coins du monde mais vous êtes un et vous serez toujours là, les uns pour les autres, si l’avalanche de la vie s’abat sur la tête de l’un de vous. » Ils n’ont pas oublié.

Alors je les écoute. Et ils parlent du monde, de sa folie, de cette oligarchie qui peu à peu réduit leurs libertés en faisant feu de tout bois pour ça : susciter la haine de l’arabe, du migrant, invoquer la crise économique, et à présent le covid et le cortège de mesures de plus en plus folles imposées à sa suite. « Tout est bon pour nous empêcher de vivre, d’aimer, de construire, d’être heureux », clament-ils tous, autour de la table, sous la nuit étoilée.

Mais ils n’ont pas si peur que ça ce soir. Ce soir, ils se sentent bien, réunis au milieu de nulle part, dans ce petit coin de terre où j’ai décidé de finir mes jours. Et comme je les sens bien, heureux, je voudrais qu’ils ne repartent plus, qu’ils restent là, sur ce coin fertile de France oublié des médias, oublié des enjeux de pouvoir et de mort.

Alors je dis ces mots :

«  Et si on les oubliait, si on oubliait l’injustice, la folie du monde, la cruauté des puissants. Et si on restait juste là, à admirer la terre, les fruits qu’elle nous donne. Rien ne sert de se battre, restons ici, entre nous et laissons-les. Aujourd’hui, j’ai récolté des haricots rouges, des haricots marbrés, de petits haricots noirs mexicains, et des tomates, et des courgettes, et des concombres. Aujourd’hui, les poules m’ont donné six œufs. Ici c’est l’abondance, la paix et la course des jours. Le bûcher est plein de bois, le cellier plein de provisions, le pain ne manquera pas cet hiver. Oubliez vos luttes et votre colère. Restez ! »

J’attends leur réponse, pleine d’espoir. Parce que je les voudrais à l’abri, et près de moi, je les voudrais là pour toujours.

Un silence se fait. Les regards se tournent vers la mère. Moi.

Et ils secouent la tête.

« Plus tard maman, peut-être. Peut-être un jour. Mais pas maintenant. Il est trop tôt. Nous voulons encore aller au front, là-haut, et si vraiment un jour ça part en couilles, on reviendra. Promis. Et on amènera avec nous, tous les chiens perdus sans collier qu’on aura ramassés sur la route. Promis, maman, promis. »

Alors mon cœur se remplit de sanglots et de fierté. Je hoche la tête et je prends congé.

Et blottie dans mon lit, tandis que le sommeil me prend, une onde de bonheur m’envahit, tandis que j’entends au loin leurs éclats de voix et leurs rires.

Mais je ne suis pas heureuse uniquement parce que je me réjouis de leur courage et de leur force vitale.

Je suis aussi heureuse parce que demain, sur le terrain, je découvrirai de nouveaux trésors : la beauté d’une tomate qui a mûri par magie durant la nuit, ou la course erratique d’une minuscule grenouille qui, venue de mystérieuses contrées, découvre, sous mes yeux attentifs, l’étang où elle a décidé de donner la vie.

Et je pense que tout est dans l’ordre. Il y a le front, il y a l’arrière. Et c’est ainsi depuis les premiers temps du monde.

=> Source : La caverne de Marie

Auteure de polars, de gauche, avec un gros faible pour les gilets jaunes et leur projet de République pour et par le peuple. Son site : https://lacavernedemarie.wordpress.com/