Comment finit une religion…

Comment finit une religion…

Charles et Yvette sont des voisins de la génération de mes parents. Des catholiques de fer ! Le grand-père de Charles était cocher au château du coin. Sa grand-mère était lingère au château. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. C’est aussi comme ça qu’ils sont devenus catholiques, dans un pays où le protestantisme fut bien long et difficile à extirper, parce que le bourgeois fortuné veillait à ce que toute sa domesticité soit de bonne moralité.

Les enfants les plus âgés de Charles et Yvette sont de ma génération. J’ai pas mal traîné avec la deuxième. Marie-Pierre, nous sommes nés la même année, me demandait de lui trouver des accords de guitare. J’étais un piètre guitariste mais j’ai une bonne oreille.

Catholique UHT ultra hyper total catholique

Je ne te l’ai pas encore écrit mais toutes les filles s’appellent Marie-Kek-Chose. Car, ça je te l’ai déjà dit, on est dans une famille hyper-catholique. Marie-Christine, l’aînée, se marie très jeune, fait vite un gosse et se sépare encore plus vite de son mari avant de divorcer. Hérésie abominable ! Charles est hors de lui. Marie-Christine est rayée de la famille. Elle n’a plus le droit de mettre les pieds dans la maison familiale, n’a plus le droit de voir ses frères et sœurs, n’a plus le droit de voir ses parents. On est des catholiques conséquents ! Et quand on est catholique on ne divorce pas. Ça ne se discute pas !

Yvette la mère, bien que catholique aussi fervente que Charles, n’entend pas être séparée de sa fille aînée. Qu’elle voit en cachette de son mari. C’est pas trop facile, la fille habite à quatre-cents kilomètres, mais elle utilise la complicité de voisins chez qui elle peut lui téléphoner en cachette du mari sans craindre d’être surprise.

Je t’ai déjà expliqué qu’on nage dans l’eau bénite. Les garçons ont tous Marie comme deuxième ou troisième prénom. Louis-Marie, le troisième enfant, se révèle être homosexuel. Enfer et damnation ! Voilà un deuxième enfant interdit de séjour. Yvette, qui a acquis du métier dans la dissimulation, voit maintenant deux de ses enfants en cachette de son mari.

Et puis ma copine Marie-Pierre voit sa vie s’effondrer. Un soir, en rentrant à la maison, elle trouve un mot sur la porte du frigo. Son mari part avec une demoiselle. Il a embarqué ses affaires, toutes ses affaires. Avec le mot sur le frigo comme procédure de séparation, c’est un autre détail qui tue Marie-Pierre : il a même pris ses draps dans le lit conjugal. Ma gentille Marie-Pierre s’effondre et va chercher consolation chez ses parents. Mauvaise adresse ! Charles est intraitable : on ne se sépare pas quand on est catholique et si son mari s’est fait la malle, eh bien c’est qu’elle n’a pas été à la hauteur… Du balai et qu’on ne te revoie jamais !

La divorcée et l’homosexuel

Yvette, peut-être pour la première fois de sa vie, se lâche. Elle prend la défense de sa fille en détresse. Tu ne veux même pas voir qu’elle est en dépression et qu’elle a besoin d’aide et pas de tes leçons de morale complètement hors de propos ! Et là elle déballe tout. Elle ne veut plus se cacher pour voir ses enfants. Oui, parce qu’elle voit ses enfants. Tous ses enfants ! Y compris la divorcée et l’homosexuel. Et les plus jeunes enfants qui sont encore à la maison — c’est une fratrie de sept, on est chez des cathos — voient aussi leurs aînés en cachette du père. Charles en tombe de l’échelle : il n’aurait jamais imaginé ça !

Charles est sérieusement sonné. Il va errer une journée entière à travers champs. C’est un paysan d’une commune éloignée qui le ramène à la nuit tombée. En le voyant de loin tituber dans un labour il a compris que l’homme n’était pas dans son état normal. Charles est hagard. Ils ont causé dans la voiture. Très longuement.

Une brassée d’orties

Notre gars lui a expliqué avec des mots de paysan qu’un gosse devenu adulte, c’est pas un tracteur qui obéit à tes commandes, c’est une chèvre à qui tu ne feras pas manger des orties grainées. Une chèvre, ça bouffe kyrielle de plantes que tu ne toucherais pas, des ronces et des feuilles de chêne, des fleurs d’églantier et des bourgeons de saule. Mais ta chèvre, elle, ça lui plaît de manger ça même si tu lui mets de la belle luzerne dans sa mangeoire. C’est sa vie et tu ne pourras jamais empêcher une chèvre de manger et de cabrioler à sa guise.

Eh bien c’est pareil pour tes gosses. Ils font ce qu’ils ce qu’ils veulent. Ou bien ils font ce qu’ils peuvent. Comment tu peux punir tes filles d’avoir pris une grosse claque ? Tu as une fille qui vient à la maison en pleurant à chaudes larmes et toi, tout ce que tu lui offres, c’est une nouvelle brassée d’orties ? Tu te présentes comme un bon catholique, mais ce que tu me donnes à voir, c’est le comportement d’un beau salopard ! Et si ta Marie-Pierre se donnait la mort parce que tu es trop con pour la consoler ? Tu as pensé à ça ?

Charles est allé voir un paquet de curés pour s’assurer qu’il n’était pas devenu un mauvais catholique en mettant du vin dans son eau bénite.

Et Marie-Pierre est revenue très souvent à la maison familiale pendant les années où elle a lentement remonté la pente.

Le rigorisme annonce la fin de la religion

Marie-Pierre a été plaquée par son jeune mari à la fin de la décennie 1980. Aujourd’hui Charles et Yvette les catholiques pur jus de bénitier sont décédés. Que reste-t-il du catholicisme dans leur descendance ? Rien. Pas un seul de leurs sept enfants ne met aujourd’hui les pieds dans une église. Marie-Pierre s’est remariée et a eu des enfants. Elle, qui a tiré toute sa scolarité primaire et secondaire dans des pensionnats de bonnes sœurs, me dit au détour d’une conversation qu’elle n’a jamais parlé de dieu, de religion ou de croyance à ses gosses…

Pourquoi te raconter ça ? C’est la suite d’une discussion avec un gars. Il est effaré de voir des musulmans, beaucoup trop nombreux à son goût, se raidir dans un islam rigoriste qu’il ne connaissait pas il y a vingt ans. Pas d’alcool, halal strict, foulard sur les têtes des femmes, etc.

Eh bien on peut lui prédire qu’il y aura des arrangements avec le ciel. Yvette s’est adaptée de suite aux nouvelles situations dans sa famille parce que ses sentiments de mère sont passés devant sa construction catholique même si pour Charles le chemin a été beaucoup plus difficile.

Eh bien on peut garantir à mon interlocuteur inquiet, sans courir grand risque, que ce rigorisme annonce aussi sûrement la fin de l’islam dans ces familles que la fin du catholicisme dans la famille de Charles et Yvette…

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La copine que je nomme Marie-Pierre mais c’est Marie-X, je change toujours les noms des gens dont je parle, aimait beaucoup Éva qui chante ici « Le cœur battant ».

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.