De nos propres mains, nous avons tué notre coq…

De nos propres mains, nous avons tué notre coq…

Comment annoncer une si terrible nouvelle ? Comment avouer ce crime ? Je ne peux que raconter ici sans fard, la tragédie terrible que nous avons orchestrée : Achille est mort de nos mains d’humains omnipotents. Je sais déjà que mes amis vegans vont pleurer, tempêter, me maudire, me bannir, mais voilà. Mon retour à la terre m’a obligée à voir en face quelques réalités que je fantasmais complètement quand je rêvais la terre, là-haut, dans la grande ville.

Achille, c’est notre gentil coq, la petite poule qui en grandissant dans le quartier des femmes a tout soudain, un jour, découvert sa nature, poussé son cocorico et commencé à couvrir assidûment, jour après jour, ses anciennes sœurs : la petite noire, la petite blanche et les deux grosses rousses.

Et tout allait bien. La paix régnait dans le poulailler. Nos petites amies pondaient, Achille les couvrait deux à trois fois par jour chacune et entre-temps, ce petit monde picorait, trottinait, dormait à l’ombre aux heures chaudes dans des nids de terre habilement creusés. Oui, tout allait bien.

Et puis, tout soudain, la paix et la tranquillité ont volé en éclat. Grosse poule rousse à bouts d’aile noirs a commencé à couver. Oh, elle n’a pas barguigné : elle a couvé les œufs de tout le monde, patiemment, calmement. Et une couvée est née : quatre petits noirs et deux petits roux et blancs. La couvée a grandi, prospéré, sous nos yeux stupéfaits de citadins convertis à la ruralité et éblouis de découvrir que la nature sait faire. Quand il s’agit de vivre et de perpétuer, elle n’a pas besoin de nous la nature : elle fait ça très bien.

Alors, lentement, est montée en moi une conviction de plus en plus solide : il fallait tuer Achille

La couvée a grandi, forci, pleine de pétulance. Un spectacle superbe à regarder, jour après jour.

Mais un beau matin, ça s’est gâté. Grosse poule rousse à bouts d’aile noirs a recommencé à couver. Elle couve encore, pendant que j’écris ces mots et dans quelques jours, de nouveaux poussins vont naître.

Achille, alors, est parti en vrille. Il a commencé par contraindre l’autre grosse poule rousse, celle qui n’a pas de bouts d’aile noirs à couver aussi : lui interdisant l’accès à l’enclos, à la nourriture, à l’eau. Le seul endroit où elle était autorisée : c’était un des couvoirs. Et tout en la surveillant sévèrement, il a jeté son dévolu sur petite poule noire et a commencé à ne couvrir qu’elle, encore et encore, des dizaines de fois par jour, jusqu’au jour où j’ai remarqué que petite poule noire, le dos à vif, plumes arrachées, peau saignante, se traînait de plus en plus, perdant le goût à boire, à manger, à gratter, à pondre.

Alors, lentement, est montée en moi une conviction de plus en plus solide : il fallait tuer Achille.

Et des souvenirs d’enfance me sont revenus. Nos vacances dans le Poitou. J’avais dans les dix ans et tous les jours, je filais à la ferme de madame Delage. Madame Delage, son gentil sourire, son tablier à fleurs et sa basse-cour. Quand j’arrivais, parfois je la trouvais, une poule morte calée entre les jambes : elle la plumait habilement, tout en m’accueillant et bavardant avec moi. Une autre fois, je suis arrivée pile au moment où, d’une main habile, elle était en train d’égorger un lapin. Puis, sous mes yeux admiratifs, elle lui a tiré la peau et l’a converti en futur civet, sans hésitation. Cela paraissait si naturel, si normal, que la petite fille que j’étais n’a pas versé une larme alors, bien plus attirée par les histoires du terroir que madame Delage racontait que par ces gestes précis, millimétrés, qui faisaient passer de vie à trépas, sans souffrance apparente, l’animal qui allait ensuite servir de dîner à toute la famille Delage.

Paris, les études, le métier, les enfants… J’avais complètement oublié madame Delage jusqu’à ce jour où l’idée a germé : il fallait tuer Achille. Il fallait regarder sa mort en face et le faire passer de l’état de coq à celui de dîner

J’ai compris que je ne serais jamais vegan

Et j’ai compris que je ne serais jamais vegan. J’ai compris que durant cette dernière étape de ma vie, j’allais seulement renouer avec ces gestes ancestraux qui ont sauté ma génération et celle de mes parents. J’ai compris que je revenais à la source : manger l’animal que je tue moi-même, quand la nécessité se présente, le manger, tout en refusant en revanche l’horreur de des ces abattoirs qui tuent pour nous, terrorisent pour nous, pour nous offrir cette folie de peur et de millions de cadavres, cette gabegie de viande, désastreuse pour notre écosystème. Je retournais à la source : madame Delage, désormais, ça allait être moi.

Je n’ai pas tué Achille moi-même. Mon fils s’en est chargé. Il a repassé ses gestes toute la nuit, incapable de dormir. Et au soir suivant, il a sorti Achille endormi du poulailler et l’a tué, à l’écart, sans que les autres se rendent compte et si vite que notre coq n’a rien vu venir.

Le sang a coulé sur notre ferme. Ça ne sera pas la dernière fois.

J’ai plumé Achille, je l’ai vidé, je l’ai rangé dans le congélateur. Il me faudra un certain temps pour le cuire et l’offrir au repas. Parce que je l’ai connu, que je le vois encore, aller et venir, imposer son ordre.

Petite poule noire va bien : ses plumes repoussent. Grosse poule rousse sans bouts d’aile noirs va et vient à sa guise. Les petits de grosse poule rousse à bouts d’aile noirs vont naître, bientôt.

Il y aura d’autres sacrifices, d’autres Achille, d’autres coqs en surnombre aussi, sans doute. Nous les tuerons, nous les mangerons parce que leurs morts nous nourriront, frugalement, rarement mais nous apporteront la vie.

C’est ainsi que ça se passe, et de là-haut, madame Delage, me voyant reprendre son rôle, doit sourire avec sa douceur de paysanne qui sait entendre le langage de la terre.

Auteure de polars, de gauche, avec un gros faible pour les gilets jaunes et leur projet de République pour et par le peuple. Son site : https://lacavernedemarie.wordpress.com/