Médecin hospitalier : un long chemin de déception, par Marie de la réa

Médecin hospitalier : un long chemin de déception, par Marie de la réa

Voici un message d’une toubib en réanimation qui a tout de la bouteille à la mer larguée par une naufragée au désespoir sur une île déserte. Et la fin est poignante quand notre brave toubib déplore que « revient l’administration au grand galop pour nous faire faire des économies ».

Faudra-t-il saigner des managers pour en débarrasser les hôpitaux ? Faudra-t-il égorger des managers en place publique pour que cette espèce malfaisante quitte le pays ?


Un long chemin de déception… Voici comment je vois mon parcours de médecin hospitalier depuis plusieurs années.

Le bonheur des études

J’ai fait des études de médecine d’une seule traite, sans redoubler, en étant fascinée par tout ce que j’apprenais. J’ai rencontré des médecins extraordinaires qui m’ont enseigné leur savoir, leur savoir-être. Ils m’ont donné l’envie de rester à l’hôpital. J’ai fait une spécialité hospitalière par choix avec l’envie de rendre service.

Une vie de femme

Après un internat, épuisant mais motivant, j’ai été chef de clinique. Puis on m’a annoncé que je n’aurais pas de poste car on ne voulait pas de femme PH, praticien hospitalier, dans le service. Oui, les congés maternité c’est sournois, ça met tout le monde dans la merde… Mes quatre-vingts gardes annuelles, ce n’était pas assez.

Je suis partie passer deux ans à l’étranger. J’ai appris d’autres choses, je me suis passionnée encore plus pour ma spécialité… Et finalement un PUPH, professeur des universités praticien hospitalier, de mon CHU, centre hospitalier universitaire, m’a demandé de revenir, en me promettant que j’aurais une place qui me correspondrait.

Avaler des couleuvres

Je suis revenue en perdant plus de la moitié de mon salaire. Et j’ai retrouvé un CHU encore plus dysfonctionnel qu’avant. Une guerre larvée entre le chef de l’unité et le chef du département. Conflit de loyauté. J’étais loyale au PUPH, chef de mon département, qui me faisait participer à des projets de recherche. Du coup mon chef d’unité a commencé à pourrir mon planning. Gardes et astreintes ingérables, aucun respect de mes desiderata pourtant peu nombreux.

Un jour on m’a annoncé que j’allais dans un autre service car il y avait eu des départs. Pas le choix, désignée d’office en mon absence. J’ai quitté le service. Je suis devenue remplaçante, je n’ai plus eu la passion de ce que je faisais, une réanimation qui ne se fait qu’en CHU, plus de greffes, plus d’assistances cardiaques, plus de recherche clinique, mais plus autant de pression. Alors j’ai entendu ma ministre et ses conseillers.

En apnée permanente

J’ai repris un poste de PH en périphérie. Dans une bonne équipe. Mais la lutte permanente — pour avoir des lits pour sortir les patients, avoir des médicaments pour soigner, avoir des produits sanguins — me tue à petit feu. Vous pensez que c’est avec le covid qu’on est en difficulté, mais nous, c’est presque tous les jours qu’on a du mal à transférer nos patients qui ont besoins de chirurgie cardiaque ou de neurochirurgie en urgence. Notre CHU est débordé par la situation. Il est quasiment impossible de joindre un service sans utiliser le numéro de portable d’un copain ou d’un ancien interne. Restrictions budgétaires à tous les étages, il n’y a plus personne pour répondre au standard.

Pendant la crise du covid, les médecins ont quelque peu repris la main et l’organisation a été beaucoup plus fluide, notamment avec un groupe régional WhatsApp qui nous a permis de gérer les disponibilités des lits, les renforts…

Un hôpital de managers

Mais cette crise, à peine terminée, revient l’administration au grand galop pour nous faire faire des économies. On pinaille pour nous délivrer les médicaments. On nous demande si vraiment la plaquette, qu’on demande à 3 heures du matin, c’est bien nécessaire ! Ou si on peut décaler la transfusion à 12 heures le lendemain, parce qu’on en a qu’une et que ce serait mieux de la garder pour la maternité au cas où… Bien sûr, en réanimation à 3 heures du matin, on prescrit des plaquettes pour s’amuser mais en fait ça peut attendre, d’ailleurs probablement que si on attend assez le patient sera mort et on en aura pas eu besoin… Parce que si on l’utilise soit on fait venir une autre plaquette du CHU ce qui coûte un transport de nuit, soit s’il y a une hémorragie de la délivrance on en a plus et une jeune mère risque de mourir.

De colère en résignation

J’ai fait médecine pour sauver des gens, pour soulager les douleurs, apaiser les patients et leurs familles, soigner du mieux possible. On m’a appris à très bien le faire, avec un niveau d’exigence très élevé.

Cela fait moins de 10 ans que j’ai fini mon internat et mes semaines s’enchaînent de colère en résignation. Je ne supporte plus de voir une dissection aortique mourir sous mes yeux après avoir passé six heures à essayer de lui trouver un bloc. Je ne supporte plus de soigner un paludisme à la quinine parce qu’on a pas d’artésunate. Je ne supporte plus de demander de l’urokinase au pharmacien comme si ma propre vie en dépendait… La réanimation c’est ma vie, ma passion, je ne sais pas quoi faire d’autre, mais j’ai peur de ne pas pouvoir continuer comme ça.

=> Source : Marie de la réa (intertitres et mise en forme : Partageux)

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.