Emmanuel Todd : « On doit faire des exemples avec des peines de prison »

Emmanuel Todd : « On doit faire des exemples avec des peines de prison »

Publié en article payant, l’interview d’Emmanuel Todd dans l’Express serait sans doute passée inaperçue. Mais les propos de Todd ne révélaient si fracassants que certains membres éminents de “l’élite” (le magazine Challenges, par exemple) s’en sont alarmés au point des cris d’orfraies propres à attirer l’attention de tout le monde.

En voici de larges extraits de cette interview détonnante.

Emmanuel Todd – Dans un premier temps, nous devions confiner parce que les gouvernements qui se sont succédé depuis Nicolas Sarkozy nous ont désarmés sur le plan sanitaire. L’exemple de l’Allemagne est terrible : il montre que le Covid-19 n’a pas un taux de mortalité “intrinsèque”. Si une maladie peut tuer 6 000 personnes dans un pays de 82 millions d’habitants et plus de 20 000 dans un autre – le nôtre  – de 67 millions, cela veut dire que l’essentiel n’est pas d’ordre épidémique.

L’essentiel, en France, c’est la destruction de l’hôpital et la déconnexion avec le réel dont ont fait preuve nos dirigeants. Le sida, la vache folle, le Sras, Ebola avaient pourtant donné l’alerte. Au tournant du troisième millénaire, tout gouvernant se devait d’intégrer le risque épidémiologique comme une donnée permanente. On sait mes critiques envers les énarques, et spécialement envers Hollande et Macron. Mais là, je dois dire que je suis quand même stupéfait de constater dans quel état de vulnérabilité nos hauts fonctionnaires politiciens nous ont mis.

L’Express – La crise a fait évoluer Emmanuel Macron, qui parle désormais de “souveraineté” nationale – un mot doux à vos oreilles…

Des copies de l’ENA. De l’enfilage de poncifs contradictoires. Macron dit : souveraineté européenne plus souveraineté nationale, ce qui est un non-sens pratique. J’en déduis que Macron est hors de la réalité, idiot ou psychotique. Un gouvernement doit immédiatement régler le problème du déficit de production des biens essentiels. Investir. Planifier dès la sortie de crise. Nous dire : « Nous avons dégagé X milliards pour construire Y usines. »

Le problème, c’est que, comme le montre de façon éclatante la pandémie, nous n’avons plus d’appareil industriel. Aucun système, qu’il soit libéral, social-démocrate ou je ne sais quoi, ne peut assurer la sécurité de ses citoyens sans appareil industriel. Le problème n’est pas de savoir si on a besoin de plus de Benoît Hamon ou de moins d’Emmanuel Macron, mais de pouvoir à nouveau compter sur des usines, des ouvriers, des ingénieurs. Mais pour ça, il faut retrouver la capacité de création monétaire, se libérer de la dette par un défaut partiel, et de l’euro.

Le coronavirus est le jugement dernier sur la globalisation

L’idée du revenu universel revient en force, en France comme en Espagne ou en Grande-Bretagne. Est-ce une piste intéressante ?

Là encore, on est dans les slogans. Le problème, je le répète, c’est la production matérielle. D’un côté, vous avez les pays naïfs qui ont joué pleinement le jeu de la globalisation, et de l’autre ceux qui sont encore capables de fabriquer l’équipement dont ils ont besoin (tests, masques, respirateurs) parce qu’ils ont su préserver leur industrie. L’Angleterre ou la France ont sacrifié leur capacité industrielle et leur système de santé, par la faute de la pensée magique du “signe monétaire”.

« L’avenir appartient aux manipulateurs de symboles », disait Robert Reich, ministre du Travail de la première administration Clinton, dans les années 1990. Sauf que la manipulation des symboles, contre le Covid-19, ça ne marche pas. Ce qui impressionne la maladie, ce sont les respirateurs et les masques. Le coronavirus est le jugement dernier sur la globalisation. On envoie les usines en Chine, elle nous envoie un virus, mais garde la production de masques et de médicaments. Nous sommes ridicules.

Nous saurons que le monde a changé quand ceux qui nous ont mis dans ce pétrin seront devant un tribunal

Croyez-vous à un “monde d’après” très différent de celui d’avant ?

Nous saurons que le monde a changé quand ceux qui nous ont mis dans ce pétrin en supprimant les stocks de masques seront devant un tribunal – et je ne parle pas d’une simple commission parlementaire. On nous demande de croire que les gens qui ont péché sous les régimes précédents et qui sont toujours là ont fait leur examen de conscience. C’est trop facile ! Il faut en finir avec l’impunité.

On doit faire des exemples, avec des peines de prison et des sanctions financières. La société française a besoin de morale, et il n’y a pas de morale sans punition. Mais ce n’est pas seulement une question de principe. Il existe maintenant un vrai risque d’explosion sociale, parce que les Français savent que leurs dirigeants sont incapables de les protéger. Si l’on accepte encore et toujours un pouvoir qui raconte n’importe quoi grâce à sa maîtrise des moyens de communication et qui s’entête à ne pas régler les problèmes économiques, l’étape suivante ne sera pas une lutte des classes civilisée, mais la guerre civile.

=> Lire l’interview complète d’E. Todd dans l’Express (en payant !)

Allez, pour le fun, la réaction outragée de Maurice Szafran dans Challenges à travers quelques morceaux choisis de son édito drolatique :

Coronavirus : la folle charge d’Emmanuel Todd contre Macron

Un entretien d’une virulence extrême d’Emmanuel Todd… Une interview glaçante qui rappelle les pires heures idéologiques du stalinisme… Une charge d’une violence inouïe contre Emmanuel Macron et l’Europe. Inutile d’y prêter plus que cela attention car l’obsession anti-européenne et la haine recuite envers le président de la république ne sont plus chez lui qu’habitude et routine…

Il serait préférable d’effacer de nos mémoires ces propos d’Emmanuel Todd… De ne pas – surtout pas – les prendre au sérieux. D’attribuer ces délires idéologiques, violents et répressifs à un intellectuel jadis influent mais en perdition politique et morale depuis quelques années déjà. Bref d’ignorer Todd… Des mots qui avaient disparu de notre vocabulaire politique commun depuis les terribles années du… stalinisme. Recensons- les, ces mots et expressions, à en avoir froid dans le dos: « tribunal », « péché », « examen de conscience », « impunité », « faire des exemples » [l’horreur…], « punition », « peines de prison », « guerre civile »… La justice ? Çà? Non, un remake soft des procès de Moscou.

=> Lire l’édito complet de Maurice Szafran dans Challenges (gratos… et drôle !)

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.