Le Grand jeu : les guerres énergétiques de l’empire – explication

Le Grand jeu : les guerres énergétiques de l’empire – explication

Les clichés ont décidément la vie dure… On a beau démontrer par A+B que les visées impériales américaines n’ont pas pour but de « voler le pétrole », que l’immense majorité des guerres, déstabilisations et autres putschs made in USA n’ont pas lieu dans des pays producteur d’or noir, que le lobby pétrolier s’oppose la plupart du temps aux intérêts stratégiques de Washington, les vieux réflexes (vieux démons ?) ont l’étonnante faculté de ressurgir très vite.

Il est tellement plus facile de recourir à des explications simpl(ist)es, de caricaturer la politique étrangère états-unienne de manière amusante…

Cela évite souvent de réfléchir à toutes les incohérences de cette thèse, aux nombreux éléments qui n’entrent pas dans le cadre postulé.

La comparaison qui vient immédiatement à l’esprit est le cliché presque jumeau du supposé affrontement entre États-Unis et Islam, autre légende urbaine qui connaîtra une postérité étonnante après le 11 Septembre et sur laquelle je revenais il y a peu dans une interview :

« En réalité, conflit israélo-palestinien mis à part, l’empire US a toujours soutenu des pays/groupes musulmans contre des non-musulmans : les Afghans contre l’URSS, les Bosniaques contre les Serbes, le Pakistan contre l’Inde, les Tchétchènes contre la Russie, les Kosovars encore contre les Serbes, les Ouïghours contre la Chine, les Rohingyas contre la Birmanie etc. Et au sein du monde musulman, Washington a toujours flirté avec les courants les plus religieux contre les moins religieux : pétromonarchies fondamentalistes face au courant nassérien, Talibans et Hekmatyar contre Massoud en Afghanistan, “rebelles modérés” syriens contre Assad etc.

Penser qu’il existe un antagonisme entre l’empire américain et l’Islam est d’une naïveté confondante : c’est se condamner à ne strictement rien comprendre au film des événements depuis 1945… »

Les menées guerrières américaines ne concernent pas uniquement des pays producteurs, loin de là

Il suffit en effet de faire – c’est à la portée d’un enfant de 10 ans – un simple listing des guerres/soutiens américains depuis la Seconde Guerre mondiale pour faire éclater cette légende urbaine, mais le grand public n’en démord pas. Il est en cela complaisamment encouragé par la rumeur médiatique, à la fois mainstream ou alternative, qui pour le coup vont exactement dans le même sens et sont les deux faces d’une même pièce.

Il en est de même pour l’or noir. Les observateurs – pas seulement votre serviteur, pensons par exemple à Emmanuel Todd (Après l’empire) – ont beau s’époumoner à montrer que les Américains ne sont pas de simples voleurs de poules naphteuses, que leur stratégie énergétique est bien plus considérable, l’idée a beaucoup de mal à faire son chemin dans les esprits…

Aussi n’est-il pas inutile de faire une mise au point, une fois pour toutes espérons-le. Toutes les menées américaines ne concernent pas que l’énergie, loin de là (Vietnam, Corée, QUAD etc.) mais dans ce domaine, on peut les résumer dans ce petit tableau synoptique :

Il y a une différence entre contrôler les flux énergétiques et s’emparer des resources énergétiques

Ce tableau est schématique, non exhaustif, mais il constitue une bonne introduction aux guerres énergétiques impériales.

Celles-ci visent, répétons-le, non pas à mettre la main sur des ressources bon marché ou à enrichir le lobby pétrolier, mais à contrôler les sources et flux énergétiques mondiaux. C’est l’adage de Kissinger lui-même : « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations ». On pourrait maintenant y ajouter le gaz…

La politique de Washington contre les pays cités n’a généralement pas que des causes énergétiques. Celles-ci se couplent souvent à d’autres raisons (stratégiques, historiques) pour former un tout cohérent, un prétexte de guerre ou de déstabilisation imparable.

La Russie n’est pas seulement un géant énergétique écoulant ses richesses hors du contrôle US, c’est aussi le Heartland : il faut doublement la sanctionner. L’Iran n’est pas qu’une pompe à pétrole ennemie, c’est également la tête de l’arc chiite : il faut le déstabiliser. La Syrie n’est pas que le possible passage des pipelines pétromonarchiques visant à squizzer Moscou en Europe, c’est aussi un maillon de l’arc chiite : il faut l’occuper. L’Ukraine n’est pas que le pays de transit du gaz russe, c’est aussi une case essentielle à faire entrer dans l’OTAN. L’Irak de Saddam n’est pas qu’un producteur indépendant, c’est aussi la bête noire des clients américains dans la région : il faut le renverser etc. etc.

L’on voit donc, c’est une évidence, que la politique impériale est autrement plus évoluée qu’un simple vol à la tire de quelques barils. Ce serait faire injure aux stratèges états-uniens, qu’on peut qualifier de tout sauf de benêts à la petite semaine. Il s’agit d’une approche globale multiforme, cynique et géniale, visant à garder la main sur le monde par le biais du contrôle de l’énergie et/ou la division de l’Eurasie avec, en filigrane, la lutte perpétuelle contre la Russie, la Chine et leurs alliés.

Quant au lobby pétrolier américain, il navigue à des années-lumière de ces hautes considérations stratégiques. Tout ce qu’il veut, c’est faire du business et il s’arrache régulièrement les cheveux devant les décisions de Washington. Nous l’avons montré à de multiples reprises, les majors US ne rêvent que de faire des affaires avec les pays sous sanction impériale (Russie, Iran, Venezuela). Elles veulent les routes d’évacuation les plus courtes et les plus rentables (un pipeline iranien et non les lubies qu’étaient le BTC ou le TAPI).

Quand les intérêts stratégiques globaux des États-Unis coïncident avec les intérêts particuliers de leurs compagnies pétrolières, ils ne vont évidemment pas s’en priver. Mais que ces intérêts diffèrent, comme c’est la plupart du temps le cas, et ce sont TOUJOURS les premiers qui priment sur les seconds. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a, à ma connaissance, aucun exemple du contraire…

=> Source : Le Grand jeu

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.