La révolte au temps du coronavirus, par Manon Le Bretton

La révolte au temps du coronavirus, par Manon Le Bretton

Un texte d’une urgente actualité par Manon Le Bretton, élue rurale et enseignante, membre des “Constituants”. Initialement publié par le site QG (auquel vous devriez, comme moi, vous abonner).


De toute part surgissent aujourd’hui des appels à préparer le jour d’après, et à guetter le déconfinement pour demander des comptes. Mais la révolte n’attendra pas : elle est déjà là. Au moment où nos gouvernants fébriles réclament le quitus de l’union nationale, c’est l’unisson de la révolte qui résonne. C’est derrière les soignants et les premiers de corvée que se range la nation ; elle ne tolère le maintien de dirigeants irresponsables et dangereux que dans la mesure où, dans l’immédiat, elle n’a pas le choix. On sait à présent de façon certaine qui sont ceux qui supportent la possibilité d’une société, et qu’il n’est de société que par eux. Tandis que les incompétents, ceux dont l’inutilité criante aggrave la culpabilité passée et présente, prétendent sans honte nous donner des leçons de civisme.

Incompétents ? Ce serait assez grave déjà, puisqu’ils juraient être les experts, les sachants dont la pensée complexe nous sauverait de notre propre bêtise. Mais il faut aujourd’hui aller plus loin dans le dessillement. Incarnation ultime du néolibéralisme, le macronisme  est un nihilisme. C’est-à-dire qu’il ne se fonde sur aucune valeur morale. Et niant tout, il ne sait que détruire.  C’est pourquoi ses représentants peinent tant à garder une contenance dans cette crise qui les met au pied du réel. Toute leur action, avec persévérance, reposait sur la négation de toute valeur, et l’entreprise politique qui en découle ne consiste qu’à détruire l’existant. À l’heure où tout menace de s’écrouler, ils ne savent que pointer les ruines sur lesquelles ils sont assis. Les masques tombent au moment où les masques manquent. Car outre l’hôpital public, ils ont encore liquidé les stocks stratégiques de matériel médical, mais aussi les industries nationales qui eussent permis de produire pour faire face à l’urgence. Nous sommes suspendus dans ce vide, cette attente de masques et de tests qui ne viennent pas, ou qui viendront trop tard.

L’heure de la révolte a déjà sonné

Camus définit la révolte comme le moment où l’on se dresse contre un pouvoir qu’on n’accepte plus de subir : elle est, “dans l’homme, le refus d’être traité en chose”. Et elle pose en s’opposant : “ce non affirme l’existence d’une frontière”. Ainsi la révolte porte en elle la conscience de valeurs qui fondent sa légitimité, et qu’elle veut faire advenir dans l’Histoire. Certes, on ne se révolte pas contre un virus. Mais confrontés à ce virus, chacun entre les murs de son confinement, nous sentons une communauté de destin au coeur de cet isolement, qui outrepasse les gestes barrières. “Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte (…) est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte donc nous sommes.” Quoique confinés, nous éprouvons plus que jamais la force de ce collectif.  Et derrière le virus aveugle, se profile aussitôt le visage grimaçant de ceux qui jouent littéralement avec nos vies, et parlent pour ne rien faire. La révolte s’exprime sur les réseaux sociaux et dans les hôpitaux depuis des semaines, et plus encore depuis l’annonce de la reprise scolaire à partir du 11 mai : elle est colère et indignation, elle est douleur et compassion. Elle se saisit des derniers leviers laissés aux citoyens dans la réclusion du confinement, à commencer par l’outil pénal. Les assignations en justice par les professionnels et les citoyens pleuvent sur nos ministres, et l’on raconte qu’ils en perdent le sommeil. C’est bien le moins. Les déshabituer au sentiment d’impunité dans lequel ils déploient leur irresponsabilité et leurs provocations incessantes à la face du peuple, c’est bien le moins que l’on puisse faire.Cette révolte est d’autant plus pressante que le peuple, incarné par les premiers de corvée, n’a cessé d’annoncer la catastrophe. La révolte confinée ne naît pas de rien. Elle s’origine dans chacun des cris collectifs qui l’ont précédée, poussés par le chœur des invisibles annonçant, comme dans les tragédies grecques, l’issue fatale. Ce que les soignants combattaient dans la rue en 2019 et depuis des années, la casse de l’Hôpital public ou la financiarisation des Ehpad, et à quoi les pouvoirs publics n’ont évidemment pas renoncé au moment où nous parlons, tout cela se traduit en nombre de morts dans cette crise. Ce que les Gilets jaunes dénonçaient en 2018 se confirme dans l’explosion des inégalités en confinement, et ce sont les mêmes qui mènent aujourd’hui le combat parmi les petits employés mobilisés “en première ligne”. Ceux-là avaient vu juste et n’ont récolté que des coups, tandis que les protagonistes en costume, les premiers de cordée et leurs promoteurs du gouvernement, poursuivaient la marche obstinée vers l’abîme. Mais la révolte interrompt le cours tragique. Le peuple ne veut plus se contenter de ce rôle de Cassandre, condamnée à prédire le désastre qui vient sans jamais être prise au sérieux. Las de hurler dans le désert, il refuse de marcher plus loin et veut reprendre les rênes.

Le macronime est un nihilisme

Car nous apercevons dans toute son horreur le squelette décharné du libéralisme et sa face grimaçante. Qui peut aujourd’hui énoncer une seule valeur ferme, un seul principe sur lequel serait fondé le macronisme ? Le peu qui était promis dans le maigre programme de 2017, à commencer par la “révolution démocratique”, a été cent fois balayé par leurs actes et leurs reniements. À cela, il faut bien dire que les précédents nous avaient déjà habitués, préparant soigneusement le règne de celui-ci. Mais la doctrine est aujourd’hui poussée dans ses ultimes conséquences politiques. C’est ainsi qu’il faut lire, in fine, leur propension à inverser les discours pour agir sur les foules qu’ils méprisent, pure communication sans fondement, et qui se retourne d’un jour à l’autre sans même chercher à s’en justifier.  Qu’on repense au cynisme d’un « Qu’ils viennent me chercher » en pleine affaire Benalla. Quelle que soit leur incohérence et leurs fautes, la main dans le sac, face aux “J’accuse”, ils n’ont qu’une réponse : « J’assume ». C’est-à-dire que les catégories du juste et de l’injuste, du bien ou du mal, du vrai et du faux (qui ne résistent pas à l’ « en même temps ») n’ont plus cours, et disparaissent derrière le bon plaisir des gouvernants, sans autre forme de procès.

C’est ainsi qu’au cœur de la crise sanitaire, une vérité éclate, toute crue : l’humain n’est qu’un capital, une statistique pour ces gouvernants comptables, pour ces banquiers en écharpe. Le marché étant leur seule boussole, un mort n’est qu’un chiffre dans un tableur excel. Aussi la détresse de ceux qui soignent, de ceux qui éprouvent ce réel dans leur chair, continue-t-elle de trouver porte close malgré l’enthousiasme des applaudissements. Certains n’ont d’ailleurs pas attendu le jour d’après pour sanctionner lourdement des infirmiers un peu trop insistants à réclamer les masques promis par le ministre de la santé pour effectuer leurs missions : ici dans un Ehpad toulousain en plein pic de l’épidémie, là encore à l’hôpital de Rouvray.

En réalité ils ne peuvent contrer ce virus sans contrevenir à ce qui leur tient lieu de principes. Comme le virus, leur politique s’attaque d’abord aux plus fragiles, et ils ont dès les prémisses pris soin de nous y résigner. « Le nihilisme, écrit encore Camus, finit par juger qu’il est indifférent de tuer ce qui, déjà, est voué à la mort. » C’est ainsi qu’il faut lire leur empressement à nous faire admettre le sacrifice de nos vieux. Nous faire admettre qu’ils pouvaient mourir sans qu’on y trouve à redire parce qu’ils étaient vieux, qu’ils devraient affronter seuls le virus sans accéder aux soins intensifs, et privés des leurs : il y a là une tentative de rendre complice tout un peuple, pour le réduire au silence de la honte. Cela non plus, nous ne l’avons pas accepté, et il faut le dire tout haut. Nous sommes du côté de l’humain et de la vie, et à ce titre nous n’acceptons pas de sacrifier nos anciens davantage que les autres. Notre révolte passe aussi par ce ferme refus.

Il faut aussi prendre très au sérieux la “Révolution” annoncée par E. Macron en 2017 comme ce projet de révolution nihiliste, c’est-à-dire la destruction méthodique de tout ce qui fait lien. Comme l’a noté Gérard Noiriel à propos de l’essai programmatique d’Emmanuel Macron, « les classes populaires n’y avaient aucune place ». Et dès qu’il a été élu, dans un mouvement inverse à celui de 1789, les riens sont retournés au néant, suspendus à des discours vides changeant au gré des opportunismes, dans ce dynamisme pur de l’idéologie “en marche”. Rien de ferme ne subsiste dans la tornade néolibérale et ses attaques contre tout ce qui structure notre société. Sécurité sociale, retraites, allocations familiales, chômage, droit du travail, services publics, école : tout doit disparaître, pour faire place à la dévoration spéculative des marchés, des produits dérivés et des bulles financières. La révolution macroniste détruit tout ce qu’elle touche, et n’intègre dans ses discours ce qu’elle va détruire (fraternité, nationalisations, souveraineté, transparence, ad lib.) que pour recréer l’écran de fumée derrière lequel dissimuler son crime. Ainsi lorsque Emmanuel Macron annonce les jours heureux, nous savons désormais avec certitude que c’est pour préparer notre enfer.

Leur révolution ou la nôtre

Que faire alors ? Préparer l’après bien sûr, mais ne pas se contenter de remettre la révolte à des lendemains bien incertains, et dont nos adversaires se réservent le droit de décider l’heure et les règles. L’heure de notre révolte a déjà sonné. Elle étreint, au cœur de leur mission harassante, médecins, infirmiers, aides-soignants envoyés au combat sans armes, revêtus d’une armure de sac poubelle, dans l’hôpital public délabré que leur ont laissé les assauts budgétaires. Elle saisit les malades, les familles endeuillées ; elle se propage chez les petits salariés de l’agro-alimentaire, éboueurs, livreurs, transporteurs, enseignants : toutes celles et ceux qui portent sur leur dos la vie de chacun et le destin de toute une société confinée, comme Atlas supportait la voûte céleste. Les soutenir, ce n’est pas absoudre les incuries, l’inconséquence, ni les pulsions dévoratrices encore vivaces chez nos gouvernants sans scrupules. Ce n’est pas non plus reprendre le chemin de l’école au risque évident de relancer l’épidémie, réduisant tant de sacrifices à néant.

Nous leur devons d’abord le respect de la vie, la leur et la nôtre, contre tous les renoncements. Les soignants, héros d’aujourd’hui, sont ceux qui ont prêté serment de veiller au respect absolu de la vie humaine. Cela n’est pas sans conséquences. Ainsi lorsque Macron compare leur engagement à celui des poilus de 1914, partis au front fleur au fusil et mal équipés pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs, la comparaison vient d’elle-même souligner l’irresponsabilité coupable du commandant en chef. Mais surtout il efface une différence fondamentale. L’armée, après la défaite de 1870, portait l’identification collective d’un peuple en quête de revanche militaire, elle impliquait une adhésion collective – réelle ou supposée – au meurtre, fût-elle symbolique. Aujourd’hui l’armée de médecins qui se déploie sur le front de la lutte contre le covid-19 ne se donne qu’une tâche : défendre la vie. Et beaucoup de ce qui en découle contredit frontalement la politique menée par Emmanuel Macron et ses prédécesseurs.

Une chose est claire en tout cas : il ne suffit plus de dénoncer les mensonges et les incohérences. Ce que proposent Macron et les siens n’est pas une feuille de route parmi d’autres, avec laquelle nous pourrions composer ou avoir des désaccords. Elle est une feuille de déroute, celle qui radicalise à chaque étape le coeur de leur projet : la destruction méthodique de ce qui est, au mépris de la vie. Ce sera leur révolution ou la nôtre. Celle à laquelle nous travaillons et qui s’origine dans cette révolte, sera, pour reprendre les mots de Camus, « en faveur de la vie, non contre elle. C’est pourquoi elle s’appuie d’abord sur les réalités les plus concrètes, la profession, le village, où transparaissent l’être, le cœur vivant des choses et des hommes. La politique (…) doit se soumettre à ces vérités. » Elle ne peut être qu’une politique du commun : de ce que l’on partage à égalité, mais aussi du commun des mortels, décidant ensemble ce qui est bon pour tous. Opposons à leur avarice austère la « folle générosité » de la révolte camusienne, comme une réponse éclatante aux injonctions comptables des technocrates libéraux qui prétendaient nous gouverner. Assumons cette révolte généreuse dont « l’honneur est de ne rien calculer, de tout distribuer à la vie présente et à ses frères vivants. C’est ainsi qu’elle prodigue aux hommes à venir. La vraie générosité consiste à tout donner au présent”.

Tenons-nous le pour dit, dès aujourd’hui.

Manon Le Bretton

Toutes les citations du texte sont extraites de “L’Homme révolté” d’Albert Camus, sauf indication contraire

=> Source : QG

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.