Le Grand jeu : débandade pétrolière, suite

Le Grand jeu : débandade pétrolière, suite

Cela fait bien longtemps qu’un événement à portée géopolitique n’avait pas accouché d’une situation perdant-perdant pour littéralement tous les acteurs. Il est encore trop tôt par rapport à notre dernier billet pour savoir qui s’en sortira le moins mal, voire qui pourrait finalement tirer son épingle du jeu (même si mon petit doigt me dit que certaines sanctions contre un certain pays pourraient, dans un avenir pas si lointain, être allégées). Une chose est sûre pour l’instant : les gambits pétroliers russe et saoudien ont été un véritable fiasco, suivi de près par le gambit médiatique américain.

Commençons par l’aigle, justement. L’accord OPEC+ censé soutenir les cours de l’or noir n’a évidemment eu aucun effet (rappelons qu’il faudrait une réduction supplémentaire de 20 millions de barils par jour pour voir la courbe s’inverser) et la dégringolade continue. Les premières faillites se font jour dans le schiste US, les appels au secours se multiplient et, comme prévu, l’on parle de plus en plus de coupes claires dans la production, de gré ou de force. Le très respecté cabinet d’analyse norvégien Rystad Energy prévoit une chute d’environ 2 millions b/j, soit exactement le chiffre que nous rapportions avant-hier.

Ainsi, corona aidant, l’ours et le chameau auront quand même réussi à torpiller partiellement le schiste impérial. Mais à quel prix…

En Russie, les producteurs affolés se demandent quels puits arrêter et lequel continuer. Comme le dit un consultant du secteur : « Les compagnies pétrolières n’arrêtent pas d’appeler pour savoir où et comment procéder aux réductions. » La question est d’autant plus épineuse que le fameux général Hiver jouera cette fois contre Moscou.

Dans le grand nord ou dans l’est sibérien, l’arrêt même momentané d’un puits entraîne le gel irrémédiable du pipeline le connectant. Ainsi, les autorités russes et les producteurs sont en train de sélectionner les gisements appelés à survivre, signant l’arrêt de mort des autres (souvent des gisements plus anciens déjà engagés sur la pente du déclin). Si Poutine et Setchine, le tout puissant patron de Rosneft, avaient imaginé ça il y a seulement un mois…

Le gagnant est à chercher du côté de l’Orient

La situation n’est guère plus enviable en Arabie saoudite et ce ne sont pas les rodomontades infantiles de MBS qui y changeront quoi que ce soit. Même la presse israélienne, pourtant très favorable à Riyad maintenant que ces deux-là se sont trouvés l’ennemi commun perse, ne cache pas le désastre. Si le coût d’extraction du chameau est faible, les Seoud ont besoin cette année d’un baril à 91 dollars pour équilibrer leur budget. Inutile de dire que les cours actuels en sont à des années-lumière.

Enterrés, les projets grandiloquents regroupés sous le slogan Vision 2030. Il ne s’agissait pourtant pas d’un caprice princier mais de quelque chose de bien plus important, comme nous l’expliquait fort justement un de nos honorables correspondants il y a quatre ans :

« En l’absence d’un secteur privé digne de ce nom, le gouvernement est presque entièrement dépendant des revenus pétroliers afin de maintenir une certaine forme de paix sociale, et ainsi justifier le duopole politico-religieux bien austère régnant sur le pays. Pour le moment, ça tient, car les pétrodollars achètent tout, y compris le silence d’un peuple.

Leurs défis économiques sont asymétriques par rapport à ceux qui se posent de manière générale dans nos sociétés occidentales. L’Arabie saoudite, elle, en est au point où ils doivent simplement mettre leur population au travail et fonder de toute pièce un tissu économique jusqu’à présent fantomatique. L’exposition aux bas prix du pétrole (qu’ils ont d’ailleurs provoqués) leur ont fait prendre conscience que maintenir une forme de paix sociale autour du consensus de la redistribution des profits colossaux de l’exportation de l’or noir deviendrait à terme impensable. »

Avec un baril à 20$, et même 30$ en cas de remontée, les projets de métamorphoser le royaume wahhabite deviennent de pures chimères.

Le gagnant dans toute cette affaire, même s’il a actuellement fort à faire pour relancer son économie, est à chercher du côté de l’Orient…

=> Source : Le Grand jeu (intertitre : Pierrick Tillet)

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.