“Murder Most Foul” (Un meurtre des plus odieux) par Bob Dylan

“Murder Most Foul” (Un meurtre des plus odieux) par Bob Dylan

Bob Dylan, 78 ans, chante encore et ça donne ça : “Murder Most Foul” (Un meurtre des plus odieux – traduction Melvil Poupaud) :

UN MEURTRE DES PLUS ODIEUX
Bob Dylan

C’était un sombre jour de novembre 63 à Dallas
Un jour aussi fameux que dégueulasse
Le Président Kennedy touchait le ciel
Conduit à l’abattoir tel l’agneau sacrificiel
Pour vivre ou pour mourir, c’est un bon jour aujourd’hui
Il a dit : « Attendez les gars, vous savez qui je suis ? »
« Bien sûr, nous savons très bien qui tu es »
Et comme un chien, en plein jour, ils l’ont tué
Lui faisant sauter le crâne dans sa décapotable
C’était une question de timing, et le timing était impeccable
« Tu as des dettes impayées, nous sommes venus pour la collecte
Nous allons te tuer car nous te haïssons, car personne ici ne te respecte
On te moquera, on te choquera et on t’en mettra plein la face
On a déjà quelqu’un ici pour prendre ta place »
Le jour où la cervelle du Roi a explosé
La multitude regardait, personne n’a rien vu
Juste là, sous les yeux du monde entier
Ce fut si rapide, si rapide et si imprévu
Le plus grand tour de magie jamais réalisé
En plein soleil, habillement mis en scène
Wolfman, Oh Wolfman, hurlez
Ding dang dong, c’est un meurtre des plus obscènes

Mais chut les enfants, vous comprendrez demain
Les Beatles arrivent, ils vous tiendront la main
Allez chercher votre manteau et glissez le long de la forge
Vogue le navire et chope-le à la gorge
Il y a trois clodos qui se pointent habillés en haillons
Ramassez les morceaux, abaissez le pavillon
C’est l’Ère du Verseau et c’est à Woodstock que j’me rends,
Puis j’irai à Altamont m’asseoir au premier rang
Passe ta tête par la fenêtre, c’est le bon temps du Rock’n’Roll
La fête bat son plein derrière le Grassy Knoll
Empilez les briques, versez le ciment
Dites pas que Dallas vous aime pas, monsieur le Président !
Plante tes pieds dans le réservoir et vas-y à fond
Jusqu’au Triple Underpass il faut tenir bon
À tous les Black face, à tous les clowns blancs,
Ne montrez pas vos faces tant que le soleil descend
Dans le Red District c’est blindé de flics
Ils vivent un cauchemar sur Elm Street
Quand tu dérives sur Deep Elum, planque ton fric dans tes bas
Et te demande pas c’que ton pays peut faire pour toi
Il y a du cash sur ce scrutin, de l’argent brulant
Sur Dealey Plaza, prends à gauche au tournant
Moi j’descends au Cross Road, me faire une virée
Là où se trouvent Foi, Espoir et Charité
Butte-le tant qu’il court mec, ne rate pas ta cible
Vois si tu peux butter l’homme invisible
Adieu Oncle Sam ! Adieu Charly !
Franchement mam’zelle Scarlett, c’est le dernier de mes soucis
Qu’est-ce que la vérité, et où s’est-elle tirée ?
Demande à Oswald et Ruby ils devraient te rencarder
« Ferme ta gueule » me dit une vieille chouette savante
Les affaires sont les affaires, c’est une tuerie des plus effrayantes

Tommy m’entends-tu? Je suis l’Acide Queen
Je navigue à bord d’une grande Lincoln limousine
Sur la banquette arrière, ma femme à mes côtés,
Ma tête vers la gauche sur ses genoux posée
Attends voir, c’est dans un piège qu’on m’a trainé !
Où l’on ne fait pas de quartier, où l’on sera sans pitié
On est au bout de la rue, cette rue qui est la tienne
Ils ont mutilé son corps, ouvert sa boite crânienne
Que pourraient-ils faire de plus ? Ils empilèrent les souffrances
Mais à la place de l’âme, trouvèrent une grande absence
Ça fait cinquante ans qu’ils cherchaient ça !
La Liberté, oh Liberté, Liberté couvre-moi
C’est terrible à dire m’sieur, mais seuls les morts sont libres
Donne-moi de l’amour et me fais pas d’embrouilles
Tranquillement dans le caniveau balance ton calibre
Lève-toi, Little Suzy, et partons en vadrouille
Au-dessus de la Trinity River, gardons l’espoir en vie
Allume donc la radio et ne change pas de station
Parkland Hospital, à 9.000 mètres maxi
« You got me Dizzy miss Lizzy », tu m’as truffé de plomb
Ta balle magique est entrée dans ma tête
Comme Patsy Cline je ne suis qu’un pigeon
Du sang dans les oreilles, du sang dans les mirettes
Jamais butté personne, ni de dos ni de front
J’arriverai pas vivant à cette « Nouvelle frontière »
Maté le film de Zapruder hier
J’l’ai vu trente fois, peut être cent
C’est vil, c’est fourbe, cruel et méchant
De toutes choses vues, c’est bien la plus immonde
Ils l’ont tué une première fois, puis l’ont tué une seconde
Ils en ont fait un sacrifice humain
Le jour en question quelqu’un m‘a dit  « Gamin,
Le temps de l’Antéchrist vient de commencer »
Air Force One est à la porte d’arrivée
Prévenez-moi quand l’éponge sera j’tée
À deux heures trente-huit Johnson prêtait serment
C’est comme ça, un meurtre des plus répugnants

« What’s new Pussycat ? » « What’d I say ? »
Je dis que l’Âme d’une Nation s’est faite déchirer
Et tout commence lentement à s’effacer
Et qu’on est à 36 jours du jugement dernier
Wolfman Jack s’est mis à parler en langues
Il est en boucle, à se faire péter les poumons
Allez Mr Wolfman, joue moi « The good die young »
Pour ma Cadillac, joue-moi des chansons
Emmène-moi à l’endroit où fut pendu Tom Dooley
Et à la cour du Roi James, joue moi « St James Infirmary »
Si tu dois te souvenir, tu ferais bien d’écrire les titres :
« I’d Rather Go Blind » d’Etta James, vas-y,
Joue pour l’homme à l’esprit télépathique
Joue Johnny Lee Hooker, joue « Scratch My Back »
Pour ce proprio d’strip club qu’on appelle Jack
Guitare Slim passe en mode slow
Joue-le pour moi et Marilyn Monroe

Joue « Please Don’t Let Me Be Misunderstood » 
Joue pour la Première dame qu’est pas dans un bon mood
Joue Don Henley, joue Glenn Frey
Joue « Take it to the limit » et laisse donc pisser
Et puis pour Carl Wilson, joue
« Looking far, far away down Gower Avenue »
Joue du tragique, joue « Twilight Time »
Ramène-moi à Tulsa sur les lieux du drame
Et puis une autre et puis « Another One Bites the Dust »
Joue « The Old Rugged Cross » joue « In God We Trust »
« Et tournent les chevaux de bois » sur ce manège déserté
Reste là en attendant de voir sa tête exploser
Joue « Mystery Train » pour Mr. Mystère
Tel un arbre sans racine tombé mort foudroyé
Joue pour le chien que les maitres désertèrent
Joue-la pour le Révérend, joue-la pour le Curé
Joue Oscar Peterson, Joue Stan Getz
Joue « Blue Sky », joue Dickey Betts
Joue Art Pepper, Thelonious Monk 
Charlie Parker et tous ces Junk
Toute cette racaille et « All That Jazz »
Joue un truc pour le « Prisonnier d’Alcatraz »
Joue Buster Keaton, joue Harold Lloyd
Joue Bugsy Siegel, joue Pretty Boy Floyd
Joue les Nombres, joue ta chance au jeux
Joue « Cry me a river » pour le Dieu des Dieux
Joue le neuf, joue le six
Joue-les pour Lindsey et Stevie Nicks
Joue Nat King Cole, joue « Nature Boy »
Joue « Down In The Boondocks » pour Terry Malloy
Joue « It Happened One Night » et « One Night of Sin »
Joue « Merchant of Venice », joue « Merchants of Death »
Joue « Stella by Starlight » pour Lady Macbeth
Douze millions d’âmes sont à l’écoute
« Z’inquiétez pas Mister President les secours sont en route
Vos frères seront là, ils vont leur mettre l’enfer »
« Mes frères ? Quels frères ?  Et qui parle d’Enfer ? »
« Mais si, dites-leur de venir, on les attend, on va s’les faire »
C’est à Love Field que son avion toucha terre
Mais plus jamais il décollera vers le ciel
Ce sera dur de faire mieux, un numéro sans pareil
Du Soleil levant, ils l’ont tué sur l’autel
Joue « Misty » pour moi et « That Old Devil Moon »
Joue « Anything Goes » et « Memphis in June »
Joue « Lonely At the Top » et « Lonely Are the Brave »
Joue là pour Houdini qui s’contorsionne sans trêve
Joue Jelly Roll Morton, joue « Lucille »
Joue « Deep In a Dream », et joue « Driving Wheel »
En Fa-dièse joue la « Moonlight Sonata »
Et « A Key to the Highway » pour le Roi de l’harmonica
Joue « Le Tambour Dumbarton », « Traversons la Georgie »
Joue, les Ténèbres et la Mort viendront s’il plait aux Cieux
Par le grand Bud Powell joue « Love Me Or Leave Me »
Joue « La bannière tachée de sang », joue « Un Meurtre des plus Odieux »

Traduction : Melvil Poupaud, le 31 mars 2020

=> Remerciements à Thierry Laurentin par qui j’ai découvert cet absolu chef d’œuvre.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.