Témoignage : les révélations de Faraj, combattant de l’État islamique en Syrie

photo : AFP/GettyUn jeune garçon regarde la fumée s’élevant sur Jarabulus depuis la frontière turco-syrienne le 1er septembre.

L’interview exclusive qui suit a été publiée par le quotidien britannique The Independent, réalisée par le journaliste Patrick Cockburn. La traduction et les intertitres sont de mon fait.


Le combattant de l’EI révèle le plan de son groupe pour se propager, même en cas de défaite en Irak et en Syrie, et révèle la collusion avec la Turquie

Exclusif : dans le dernier volet d’une série de quatre reportages à Damas, Patrick Cockburn interviewe un des militants de l’EI qui affirme que le mouvement s’étendra en Afrique du Nord, que la Turquie a fermé les yeux pour les livraisons d’armes à travers sa frontière, et que les combattants de l’EI sont encore présents dans Jarabulus.

L’État islamique va prospérer et survivre même s’il est vaincu dans la bataille actuelle en Syrie et en Irak, a déclaré un militant de l’EI à The Independent.

Dans une interview exclusive, Faraj, 30 ans, combattant vétéran du nord-est de la Syrie, dit que << quand nous disons que l’État islamique est éternelle et va s’étendre, ce n’est pas une simple phrase poétique ou de propagande >>. Il précise que le groupe a l’intention de reconstruire sa force en Arabie Saoudite, en Égypte, en Libye et en Tunisie, ajoutant que << l’EI a des agents dormants partout dans le monde et leur nombre augmente >>.

Dans le récit de sa vie au sein de l’EI, Faraj montre clairement qu’un an seulement après la proclamation du califat à la suite de la prise de Mossoul en 2014, ses dirigeants prévoyaient déjà qu’ils pourraient être vaincus militairement. Il révèle des détails jusque-là inconnus de la coopération étroite apparente entre l’EI et la Turquie, et comment les combattants étrangers qui ont afflué en Syrie pour se battre pour l’EI se se sont aliénées les populations locales en interférant trop autoritairement dans leur vie.

Parlant par WhatsApp [application permettant une conversation instantanée via Internet, ndlr] de l’extérieur de la Syrie et exigeant de ne pas révéler son vrai nom, Faraj dit que lorsqu’il a entendu << mes émirs [commandants] prétendre que l’EI gagnerait même s’il était vaincu militairement en Irak et en Syrie, je pensais qu’ils cherchaient simplement à nous stimuler et nous encourager, ou qu’ils tentaient juste de nous dissimuler leurs défaites >>. Mais il découvrit vite que les dirigeants de l’EI prenaient des mesures concrètes dès le début pour mettre en place des bases ailleurs dans le monde. Un commandant libyen lui a avoué il y a plus d’un an qu’il rentrait en Libye << pour une certaine mission et serait de retour dans deux mois >>.

Il est significatif que, dès août 2015, quand l’EI était proche de son expansion territoriale maximale, après la capture en mai de Ramadi en Irak et de Palmyre en Syrie, on préparait déjà la défaite. Faraj dit que les puissances mondiales sous-estiment sa capacité de résistance de l’EI parce qu’ils ne comprennent pas l’attrait du mouvement et de son idéologie auprès de ceux qui trouvent le statu quo inacceptable. Il affirme : << Comme mes commandants et mes camarades, je combats en réaction à la tyrannie et à l’injustice que je subissais auparavant. >>

Faraj est originaire d’un village arabe sunnite entre les villes de Hasaka et Qomishli, dans une région à majorité kurde au nord-est de la Syrie. Diplômé de la Faculté d’éducation de l’Université de Hasaka, il est mieux éduqué que la plupart des membres de l’EI. Il a rejoint Jabhat al-Nosra avec sa famille en 2012. Connu comme la branche syrienne d’Al-Qaïda, Jabhat al-Nosra a récemment affirmé avoir coupé tout lien avec Al-Qaïda et s’est rebaptisé Jabhat Fatah al-Sham. Cependant, quand les combattants de l’EI sont entrés dans le village de Faraj en donnant aux jeunes gens le choix de partir ou de se joindre à eux, il a choisi de rejoindre l’EI.

Une complicité turque ambiguë

Son témoignage sur les développements au sein de l’EI, et en particulier sur les relations du mouvement avec la Turquie, sont révélateurs parce qu’ils ne proviennent pas d’un ancien membre aigri de l’EI cherchant de se démarquer de son passé. Il prétend qu’il a cessé d’être un combattant en raison de divergences avec l’EI, sans préciser lesquelles, mais ajoute : << Je suis encore un partisan de l’EI parce que je crois fermement en la sagesse et dans les objectifs qui justifient  son existence. >> Fait intéressant, il trouve l’EI attrayant non pas tant à cause de son idéologie religieuse extrême, mais comme un moyen efficace et bien organisée pour protester : << L’EI est la meilleure solution pour lutter contre les méfaits des régimes autoritaires de la région. >>

Parlant de l’intervention militaire turque en Syrie commencé le 24 août, Faraj éclaire d’un regard nouveau un développement mystérieux qui eut lieu à l’époque. Tandis les tanks turcs et les unités de rebelles syriens anti-EI se déplaçaient dans la ville frontalière de Jarabulus sur l’Euphrate, l’EI pensait que ceux-là leur venaient en aide et ne tenta pas de leur résister. Cela contraste fortement avec la résistance féroce opposée par les combattants de l’EI pour défendre leurs positions dans la ville un peu plus au sud de Manbij contre l’offensive menée par les forces démocratiques syriennes (SDF), dont le gros des troupes était constitué par les Unités de protection du peuple kurde (YPG). L’EI y perdit un millier d’hommes dans les combats au sol et les bombardements de l’aviation américaine.

Il a été dit à l’époque que les combattants de l’EI avaient reculé de Jarabulus vers leur autre bastion dans la région d’al-Bab, mais Faraj a une autre explication : << Quand l’armée turque est entrée dans Jarabulus, m’ont raconté mes amis présents sur place, les combattants de l’EI n’ont pas quitté la ville. Ils ont juste rasé leur barbe. >>

Faraj a des explications convaincantes sur le degré de collusion entre l’EI et la Turquie un an plus tôt lors à la défense de Tal Abyad, un point de passage tenu par l’EI entre la Turquie et la Syrie. Tal Abyad était une voie d’approvisionnement particulièrement importante pour l’EI, car situé à moins de 100 km au nord de la capitale syrienne de l’EI, Raqqa.

Durant l’été 2015, les forces kurdes de l’YPG, avançant d’est en ouest avec un fort soutien aérien américain, prirent Tal Abyad en tenailles, ce qui rendait difficile la défense de la ville pour l’EI. Faraj faisait partie des 150 combattants de l’EI chargés de résister à cette attaque. << La Turquie a apporté un soutien énergique à l’EI >>, se souvient-il. << Quand j’étais à Tal Abyad en mai 2015, nous avons reçu beaucoup d’armes et de munitions sans aucune opposition des gardes-frontières. >> Les Kurdes ont longtemps dénoncé cette complicité, mais c’est sans doute la première fois qu’elle est confirmée par un combattant de l’EI présent sur le terrain.

Le gouvernement turc a toujours nié toute accusation de complicité dans les actions de l’EI, ou que des armes aient pu leur être livrées via la Turquie.

En tant que Syrien sunnite arabe, Faraj critique à la fois l’action des Turcs et celles des Kurdes syriens. Il exprime son aversion pour le président turc Recep Tayyip Erdogan, mais ajoute : << Il est tout de même préférable aux autres dictateurs arabes. >> Ce qui ne l’empêche pas de tenir M. Erdogan pour << responsable des destructions en Syrie >> par son acharnement à y propager son conflit avec les Kurdes de Turquie et en << soutenant, puis en combattant l’EI en Syrie >>.

L’arrogance des jihadistes venus de l’étranger

Les défenseurs des actions turques affirment que quelle que soit la tolérance pour l’EI de la Turquie par le passé, les deux camps ont bien été en guerre l’année dernière. Il y eut des attaques répétées de l’EI en Turquie, comme celle sur l’aéroport international d’Istanbul qui fit 42 morts et comme un attentat-suicide contre un mariage kurde à Gaziantep le 20 août qui fit 54 victimes, dont 21 enfants. Mais, en dépit de la rhétorique anti-EI de M. Erdogan, la réaction très mesurée de l’EI à l’invasion turque, dont elle est la cible nominale, suggère que la complicité entre l’EI et la Turquie, flagrante encore il y a quelque temps, n’est peut-être pas tout à fait terminée.

Paradoxalement, alors que Faraj est enthousiaste pour défendre la cause de l’EI à l’étranger, il est très critique envers les volontaires étrangers venus en Syrie se battre pour le Califat auto-proclamé. Il trouve ces étrangers, parmi lesquels les volontaires britanniques, français et turcs, étonnamment ignorants de l’Islam et des coutumes locales, souvent poussés par l’ennui ou une vie trop médiocre dans leur pays d’origine, et seulement bons pour répandre la propagande et mener des attentats suicides. Pire, leurs excès ont fini par fâcher les combattants syriens de l’EI.

Faraj : << Quand l’EI est arrivé, les habitants étaient heureux de l’accueillir. Les gens croyaient que l’EI serait leur sauveur, mais psychologiquement et socialement, ils étaient incapables d’accepter que des étrangers dirigent leurs manières de vivre au jour le jour. Par exemple, les gens de Raqqa se plaignirent quand un émir saoudien utilisa la force physique pour contraindre une femme à porter un niqab. Tous les locaux étaient outrès que des étrangers puissent interférer dans leur vie, non comme invité, mais comme en leur donnant des ordres sur la manière de se comporter. Je me mis fort en colère lorsqu’un Tunisien m’ordonna d’aller à la mosquée en me frappant le dos avec un bâton. >>

Faraj se console à la pensée que les comportements des expérimentés mais rudes commandants turcs de la guérilla kurde, introduits par l’YPG en Syrie comme conseillers militaires en 2012-13, provoquèrent les mêmes réactions indignées chez les Kurdes syriens locaux. Les officiers kurdes de Turquie en charge de la formation avaient vécu toute leur vie dans des camps militaires, << se montraient durs et n’avaient jamais connu la vie civile >>. Faraj soupçonne que les Syriens favorables au gouvernement de Damas réagissent avec la même hostilité face aux ordre de leurs alliés russes et iraniens.

L’EI comme refuge du moindre mal contre l’oppression ?

La guerre dans le nord de la Syrie est très différente de celle du reste du pays. Ses principaux protagonistes sont des Kurdes, des Arabes, l’EI, l’YPG et la Turquie, avec une participation assez limitée du gouvernement de Damas. Faraj dit que beaucoup d’Arabes dans la région ont rejoint l’EI simplement parce qu’ils ont été persécutés par l’YPG. Il cite à titre d’exemple deux de ses cousins ​​de la ville de Tal Hamis, sur la rivière Khabur à l’ouest de Hasakah, qui ont été tués en luttant contre l’YPG. Leurs maisons à Tal Hamis ont ensuite été confisqués par l’YPG en laissant sans ressources les veuves des combattants morts <<ce qui a conduit leurs enfants à rejoindre l’EI pour venger leurs parents >>.

C’est le cas de figure commun à toute la Syrie et en Irak. Les protagonistes peuvent ne pas aimer le côté où ils sont, mais au moins cela leur permet de combattre un ennemi qu’ils craignent et haïssent. Faraj cite à titre d’exemple un de ses commandants précédents, un émir kurde nommé Abou Abbas al-Kurdistani, tué ensuite sur le champ de bataille, qui avait été emprisonné sans procès et torturé au Kurdistan irakien pendant quatre ans. Kurdistani déclara que l’EI était à ses yeux << la meilleure option pour les peuples opprimés >> et qu’il lui donnait << l’occasion de se venger >>. À aucun moment de l’entretien, Faraj ne reconnaît le rôle joué par les atrocités de l’EI, commises non seulement en Syrie et en Irak mais aussi dans le reste du monde, dans la montée en puissance des ennemis qui encerclent maintenant le mouvement et menacent de l’écraser.

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