Radio Partageux : les chants des hommes sont plus beaux qu’eux-mêmes

Radio Partageux : les chants des hommes sont plus beaux qu’eux-mêmes

Les chants des hommes
Sont plus beaux qu’eux-mêmes
Plus lourds d’espoir
Plus tristes
Et plus durables
Plus que les hommes.
J’ai aimé leurs chants
J’ai pu vivre sans les hommes
Jamais sans les chants.
Il m’est arrivé d’être infidèle
À ma bien-aimée
Jamais aux chants que j’ai chantés pour elle.
Jamais non plus les chants ne m’ont trompé
Quel que soit leur langage
J’ai toujours compris tous les chants.
Rien en ce monde
De tout ce que j’ai pu boire et manger
De tous les pays où j’ai voyagé
De tout ce que j’ai pu voir et entendre
De tout ce que j’ai pu toucher et comprendre
Rien, rien,
Ne m’a jamais rendu aussi heureux
Que les chants
Les chants des hommes.

Voici bien longtemps que je caressais l’idée d’un programme radio sous le titre de ce poème de Nâzim Hikmet. Et c’est le confinement – étrange paradoxe ! – qui me donne enfin l’occasion de te conduire sur les chemins du monde. En route pour un sacré voyage !

Grèce et Espagne. Une émission de radio commence par un indicatif. Kelly Thoma a rajouté des cordes sympathiques à sa lyra crétoise, et si tu penses qu’elle ne la fait pas chanter, que puis-je pour toi ? Kelly Thoma, grecque, est une ancienne élève de Ross Daly, un Irlandais installé en Crète depuis des décennies, pape incontesté de la musique et de la lyra crétoises. Elle joue ici notamment avec Efrén López, un multi-instrumentiste espagnol dont la vielle à roue traîne souvent en Grèce. Au commencement Dieu a donné des noms aux animaux et Ross Daly a créé la locution « musique modale contemporaine »…

Argentine. La « Misa Criolla » aurait du paraître dans les succès de la musique contemporaine mais il me fallait bien en limiter le nombre. Ariel Ramirez, compositeur et pianiste argentin, est une figure importante du nativisme. Ce courant musical, qui recherche l’authenticité des racines traditionnelles de la musique, a eu une grande vigueur en Amérique latine à partir des années 1955-1960.

Ariel Ramirez compose sa « Misa Criolla » en 1964. Trouver des gens qui veulent bien financer un concert avec autant d’interprètes demande un peu de temps. Tous les managers t’expliqueront qu’investir des pesos dans une lubie d’artiste… Et que fais-tu de la rentabilité ?

Enfin bref, la messe est jouée pour la première fois en décembre 1965 seulement. Une tuerie ! Suivent des années et des années de tournée mondiale avec plus de six millions de disques vendus du premier enregistrement. Toutes les grandes voix lyriques, et ça continue encore aujourd’hui, veulent enregistrer leur version. On ne compte pas les adaptations faites pour des chanteurteuses de variétés. Parmi les centaines d’enregistrements qui suivront l’original, dont beaucoup feront des cartons, voici une belle version du « Gloria » par Mercedes Sosa.

Gambie et Grande-Bretagne. Sona Jobarteh, moitié anglaise moitié gambienne, chante « Saya ». Cousine de Toumani Diabaté, elle joue comme lui de la grande kora mandingue. Elle, qui a grandi à Londres et fait des études musicales classiques (clavecin et piano), recherche davantage les racines traditionnelles de la musique africaine que le métissage avec les musiques occidentales d’aujourd’hui. Tu vois que le nativisme, même si on n’emploie plus beaucoup le mot aujourd’hui, a encore un bel avenir devant lui.

Israël. Michal Elia Kamal du trio Light in Babylon, est une Israélienne dont les parents ont fui la naissante dictature barbue de l’ayatollah Khomeiny en Iran. Elle vit à Istanbul avec Julien, son guitariste français de mari. Avant la pandémie de corona on pouvait écouter ces musiciens de rue dans les quartiers fréquentés par les touristes à Istanbul. Elle chante – et tu remarqueras sa voix qui nous change agréablement du filet de voix de trop de nos petits chanteurs – « Hinech Yafa » (Tu es belle) d’après le Cantique des cantiques. Il s’agit d’une captation faite lors d’un « cercle de chant », une formule bien oubliée chez nous qui reste usuelle en Israël.

Languedoc, France.  La Mal Coiffée est un groupe de femmes du Minervois (Hérault et Aude). Elles chantent en occitan les poètes de leur région en s’accompagnant de percussions. « La chambre est grande ouverte / Une femme se déshabille / Devant le miroir de l’armoire / Et se trouve encore belle. »

Italie et Grèce. Maria Callas la Grecque chante « Tu che di gel sei cinta » aria extraite de Turandot, opéra de Giacomo Puccini l’Italien. Maria Callas chante et le temps s’efface.

Maroc et Israël. Dans un bistrot israélien se retrouvent des vieux Juifs venus naguère du Maroc. Ils sont tout de même 800 000 en Israël. Neta Elkayam chante des chansons du répertoire en darija, arabe dialectal du Maroc.

Ukraine. The Dakh Daughters (Les Filles du Toit, un théâtre de Kiev) chantent « Chéri » au cours de leur « cabaret freak« , nous dirions cabaret punk. C’était, dans une usine désaffectée en Crimée, une création pour un seul soir de festival mais le succès en a décidé autrement. Aussi le groupe tourne toujours sept ans plus tard et a fait pas mal de nouvelles créations. « Dorogaïa » (Chéri) : dans plus d’une chanson ces jeunes dames, qu’elles chantent en russe ou en ukrainien, en anglais ou en français, ne manifestent pas une considération exagérée pour un genre masculin qui sait mieux écluser la bière ou baratiner que faire la vaisselle ou torcher le gosse.

États-Unis. Joan Baez chante « Farewell Angelina » une chanson de Bob Dylan. Tu peux éventuellement t’en inspirer si tu veux toi aussi écrire une lettre de rupture aussi élégante que littéraire.

Grande-Bretagne. Marianne Faithfull chante « Working Class Hero » de John Lennon. On dirait que l’ex-Beatles vient tout juste d’écrire cette chanson pour le temps du corona où ce sont les invisibles qui tiennent nos pays à bout de bras. « Ça vaut le coup d’être un héros de la classe ouvrière. » Avec les tableaux de Laurence Stephen Lowry que c’était difficile de trouver mieux pour illustrer une telle chanson.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.