Des succès commerciaux de la musique contemporaine

Des succès commerciaux de la musique contemporaine

« La troisième symphonie du compositeur polonais Henryk Górecki est l’un des très rares succès commerciaux de ce qu’on appelle “musique contemporaine”. »

C’est Nicolas, le taulier du Jardin aux chansons qui bifurquent, qui commence un billet de blogue par ces mots. En commentaire je lui dis qu’il oublie ci et ça et ceci cela qui infirment son assertion. Nicolas me répond, pas faraud pour un sou. Une humilité qu’on aimerait voir chez nos politiciens et peut-être plus encore chez nos économistes.

« Merci pour ces précisions… J’ai remarqué que chaque fois que je dis “il est rare que”, “c’est l’unique fois où”, c’est presque à chaque fois une connerie. Une fois, j’avais dit que le ragtime avait peu influencé la chanson des années 1920 avant de découvrir qu’en fait ça avait été un raz de marée, aujourd’hui oublié, ou effacé par l’idée que le jazz dans la chanson française vient de l’époque swing, Trenet et Cie.

Bref, quand on parle de ce qui a eu lieu, on étale ses connaissances, et quand on parle de ce qui n’a pas eu lieu, on étale son ignorance …

Tu nous préparerais pas une playlist succès de la musique contemporaine ? Juste quelques liens YouTube ? En ces temps de confinement elle aura du succès, je la passerai dans un prochain billet ! »

Voilà une idée qu’elle est bonne ! Il ne m’arrive que de loin en loin de déroger au registre chanson française qui termine le plus souvent mes bafouilles. Pour les belles lectrices et les aimables lecteurs du jardin aux chansons je me suis limité à douze choix mais c’est parti pour quelques heures ! Le confinement te permet de consacrer du temps à l’exploration de champs sonores.

Il s’agit d’un choix subjectif. D’une part je n’ai pas recherché les chiffres de vente des tubes de la musique contemporaine, même si je n’ai pris que des succès confirmés, et d’autre part j’ai oublié ou passé sous silence des entrées au hit parade. D’autant qu’un énorme succès chez nos voisins peut être resté presque confidentiel chez nous. Ou l’inverse. Ainsi Simeon ten Holt, compositeur fort célèbre et beaucoup interprété chez nos amis néerlandais, reste à peu près inconnu en France.

On commence avec Steve Reich (USA) “Music for 18 musiciens”. J’ai fait naguère une bafouille jubilatoire au sujet de cette exécution de l’œuvre.

De Steve Reich encore voici “City Life”. Mais j’aurais pu mettre aussi le remarquable “Different Trains” comme d’autres œuvres qui ont bien assuré les vieux jours du compositeur.

Veljo Tormis (Estonie) “Raua needmine” pour chœur réduit et tambour de chamane. La bafouille est déjà écrite alors pourquoi se fatiguer ? Tu y trouveras un extrait du texte et le lien vers le livret complet de “Maudit soit le fer”.

Philip Glass (USA) “The photographer”. J’aurais aussi pu prendre la trilogie des “Qatsi”, trois magnifiques films sans paroles et sans narration de Godfrey Reggio, pour lesquels Philip Glass a composé des musiques originales qui se sont vendues à faire crever de jalousie les hit parades. Glass comme Reich ont sucé les cailloux dans leurs jeunes années. Ils ont notamment travaillé ensemble comme… déménageurs !

Allons en Estonie avec le “Stabat Mater” d’Arvo Pärt. Stabat Mater est un poème en latin d’un moine italien du XIIIe siècle. La douleur d’une mère devant son fils mort. Pärt a accumulé les succès de vente et fait la fortune de son éditeur phonographique ECM (spécialisé dans le jazz d’avant-garde) avec “Fratres”, “Tabula rasa”, “Cantus in memoriam Benjamin Britten”, “Arbos” et bien d’autres œuvres.

D’Arvo Pärt encore voici “Passio”. Qui aurait parié que la Passion selon Saint Jean, dans le texte intégral en latin, deviendrait un énorme succès discographique ? Après le carton réalisé par ECM les grands labels phonographiques ont tous mis un enregistrement de la Passion de notre seigneur Jésus Christ selon Saint Jean dans leur catalogue. Le total des ventes doit faire rêver pas mal de godelureaux de la variétoche.

Je voue un amour immodéré aux œuvres de John Tavener (Grande-Bretagne), compositeur prolifique qui nous donne l’embarras du choix dans ses nombreux succès. Voici “The Protecting Veil” avec Stephen Isserlis, le violoncelliste fétiche de Tavener.

Et  de John Tavener encore voici maintenant “Fragments of a Prayer” avec Patricia Rozario, sa soprano fétiche. Dans la bafouille je raconte notamment que Tavener n’a récolté des droits d’auteur plantureux qu’après l’âge de 45 ans.

Un petit jeunot, Max Richter (Allemagne) “On the Nature of Daylight (Entropy)” coqueluche de la jeune génération. Richter a vendu trois millions d’exemplaires de je ne sais plus laquelle de ses œuvres.

Kronos Quartet (Californie) “Mai Nozipo, Mère Nozipo” extrait de l’album “Pieces of Africa” où le célèbre quatuor à cordes spécialiste de la musique contemporaine joue sept ou huit compositeurs de ce continent. Le Kronos a enregistré plus de 600 œuvres mais les déchets artistiques, et il y en a, se font oublier des éditeurs comme du public par les œuvres qui font des ventes énormes…

Gavin Bryars Grande-Bretagne) “The Sinking of Titanic”. Un petit ensemble classique-contemporain improvise ad libitum sur un canevas écrit répétitif. Les musiciens injectent dans leur instrumentarium acoustique les bruits marins d’une banque sonore goupillée pour la circonstance. Le tout enregistré dans un château d’eau désaffecté à Bourges. Raconte donc à un producteur qu’un tel disque va faire un malheur et que “Le naufrage du Titanic” sera joué pendant des années sur toute la planète dans les lieux les plus invraisemblables !

La musique “contemporaine” commence à ne plus être de première jeunesse. Je t’en ressors une antiquité avec la “Messe pour le temps présent” de Pierre Henry et Michel Colombier (France).  Un carton en… 1967 et les années suivantes. France Inter en utilisera des extraits en virgules sonores et indicatifs pendant une décennie.

J’ai bien failli l’oublier mais je termine avec la “Troisième symphonie” [Symphonie des chants plaintifs] de Henryk Górecki. C’était l’objet du billet de Nicolas qui m’a invité à commettre cette bafouille king size confinement. Un bide affreux lors de sa première au festival de musique contemporaine de Royan, devenu un carton quinze ans plus tard avec son… deuxième enregistrement ! La BBC l’avait mise en playlist et matraquée comme un vulgaire tube de variété. C’est ainsi que je l’ai découverte à l’époque chez un disquaire anglais d’Amsterdam.

Les ventes grand-bretonnes (un bon gros million d’exemplaires) ont généré par ricochet des ventes à peu près partout sur la planète. La France en a acquis quarante mille exemplaires, ce qui n’est pas ridicule pour une symphonie qui commence par un canon de contrebasses (environ quatorze minutes) auxquelles s’ajoutent progressivement les autres cordes.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.