« Elle milite tristement, reprochant aux autres l’inertie qu’elle reflète si bien »

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À l’usine avec Dorothée Letessier#5. Comment se révoltent les ouvrières. Comment le syndicalisme a raté bien des marches ces dernières décennies.

Nuit debout, printemps 2016. Beaucoup, jeunes branches comme vieux briscards, expriment une hargne farouche envers les syndicats et les partis politiques. Poussiéreux, décatis, vieillis, ils ne bougent pas, ne se révoltent pas, même quand ils se font botter le cul par police et gouvernement. Un rejet viscéral plein de rancœur. Et, hélas, trop de militants encartés de répondre conflit de génération, ou bien individualisme, ou autres parades commodes pour esquiver sans jamais aborder le fond.

« Loïca » est le roman d’une absence. Tous les personnages parlent d’une ouvrière qui a pris le maquis. Une ouvrière dont le lecteur ne saura jamais ce qu’elle est devenue malgré l’enquête de la journaliste. Partie. Disparue. Évaporée. Virée en douce par son syndicat alors que Loïca était le moteur à poudre, le réacteur nucléaire, le Mickael Wamen et le Xavier Mathieu de l’usine.

En 1982 — c’est pas d’aujourd’hui que les organisations syndicales chient dans la colle — en 1982 Dorothée Letessier décrit par le menu comment le syndicat de son usine se sclérose, se suicide à mettre en avant un délégué blafard, à écarter une Loïca « pas représentative », à écœurer la jeune génération et à refuser les actions qui font rigoler, qui font plaisir aux ouvrières et qui font enrager un patronat qui lâche du lest devant cet enthousiasme increvable.

« Impossible d’exprimer le moindre doute, de dire que que je mue et encore moins d’avouer que les militants commencent à m’indisposer sérieusement avec leurs discours préfabriqués et leurs préjugés. »

Soyons tristes ! Ça fait « sérieux ». Dormons ! Ça fait « responsable ». Va pour le « dialogue social » où le patronat promène sans fin des délégués syndicaux de réunion en réunion.

« Maryvonne aimait l’audace spontanée, presque candide de Loïca. Maryvonne n’est pas courageuse du tout. Il faut avouer qu’à chaque fois qu’elle a essayé, elle en a pris plein la gueule. Avec le syndicat, elle a trouvé une bonne planque pour gérer ses révoltes sans avoir besoin de se mettre en colère. Dix ans d’habitudes syndicales l’ont rompue aux négociations, mais elle ne s’enflamme pas, il y a trop d’obligations de réserve, il faut rester responsable.

Certains comme Paul ou Marcel la laissent bouche bée d’admiration. Ils ont des réflexes d’indignation immédiate, ils trouvent, sans chercher, les mots et les actes qui font remuer les gens, les choses. Maryvonne, elle, n’arrive à rien, l’usine défile devant ses yeux, les jours, les heures, les douleurs, et elle n’en voit pas le bout. Elle sent déjà venir la fin de toute résistance.

Elle milite tristement, reprochant aux autres l’inertie qu’elle reflète si bien. Elle est déléguée depuis dix ans parce que personne ne prend sa place et qu’elle se rassure avec des habitudes faute d’avoir des convictions. Un jour peut-être elle sortira de l’anesthésie, si cela en vaut la peine, si une autre Loïca…

Maryvonne a tout de suite été séduite par l’énergie, la fougue de Loïca. Elle avait des idées sur la justice, sur l »inacceptable, et osait le dire. Une déléguée comme Loïca relèverait le niveau ! Maryvonne avec Loïca retrouvait le goût de monter au feu. »

« Loïca » c’est une clé pour comprendre comment le syndicalisme s’est enterré lui-même bien avant sa propre mort. Quarante-quatre ans après la rédaction de « Loïca », Mickael Wamen nous raconte comment sa propre centrale syndicale taille un costard en sapin aux héroïques ouvriers de Goodyear qui risquent la taule. La salle est bondée. Mais il n’y a pas un représentant de l’union départementale CGT ! Loïca n’était pas jugée « responsable » par son syndicat. Mickael Wamen et ses camarades cégétistes sont des « électrons libres »… aux yeux de la CGT ! Et toi, tu as envie de militer, de te battre avec, dans le dos, le fusil de ton syndicat ?

Enfin, mademoiselle, je n’ai rien cité de ce registre pourtant bien pourvu afin te laisser tout le plaisir de la découverte. Si tu es un peu brouillée avec le féminisme, « Loïca » et « Le voyage à Paimpol » vont te réconcilier. Les femmes y sont dans une bagarre dont on comprend bien les enjeux. Très loin des bourgeoises qui veulent mettre un E à docteur et professeur. En oubliant balayeur.

=> À l’usine avec Dorothée Letessier :

#1 « L’usine nous a même volé le dimanche »
#2 « On essaye d’oublier que demain c’est lundi »
#3 « Les dernières secondes, c’est les plus longues de la journée »
#4 « Je veux des livres et des stylos, moi aussi, pas des boulons socialistes »


« Si on pouvait choisir sa vie / J’aurais pas voulu être femme / Et son copain disait : Pour sûr ! / Et dérapait sur le comptoir / Les femmes, mon vieux, qu’est-ce qu’elles en bavent » Mama Béa chante « Le bistrot ».

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.