« Je veux des livres et des stylos, moi aussi, pas des boulons socialistes »

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À l’usine avec Dorothée Letessier#4. À quoi rêvent les ouvrières ? Interro écrite. Je ramasse les copies dans une heure.

« La Princesse de Clèves ». Je n’ai pas aimé. D’abord en raison de la phénoménale inflation des superlatifs. C’était mon objection de lycéen peu amateur de compliments distribués à pleine truelle. Mais il y avait un autre point que je ne savais alors nommer. La princesse a les préoccupations de ceux qui n’ont pas de préoccupations terre-à-terre comme travailler-lutter pour ne pas mourir de faim ou de froid à une époque où la chose était commune. On fait pourtant lire ce roman aux lycéens depuis des générations.

« Le Voyage à Paimpol » et « Loïca », deux romans de Dorothée Letessier, racontent la vie d’une ouvrière, le mal de vivre d’une petite main de l’industrie, les rêves d’une ouvrière. La première lecture de ces deux romans a pour moi été un grand choc. Elle m’a rappelé mes inquiétudes d’adolescent et de jeune adulte égaré dans un monde qui ne lui convenait pas. Là, on était au cœur de mes préoccupations.

Ces romans parleraient fortement à des générations de jeunes prolos mais il n’y a aucun risque que l’éducation nationale les mette au programme des lycées. Les préoccupations des princesses sont « universelles ». Les inquiétudes des prolos exploités racisés moqués sont « cas particuliers » voire abominations « communautaristes ».

Alors, presque sous le manteau, une fille découvrira les romans de Dorothée Letessier via une personne d’âge mûr qui les lui conseillera avec chaleur. Une poignée de filles et de garçons par génération. Quand tous se seront fadés les histoires d’amour d’une princesse désœuvrée.

L’école, l’institution, le bruit ambiant se désintéressent du plus clair des enfants de notre société. Pour la reconnaissance de l’institution ce n’est pas tant la qualité de l’œuvre qui compte qu’une position sociale. Une princesse, oui, mais pas une ouvrière.

À quoi rêvent les ouvrières ? Je ramasse les copies !

« La terre aux paysans, l’université aux étudiants, l’usine aux ouvriers. Je n’en veux pas de cette usine pourrie. Je veux des livres et des stylos, moi aussi, pas des boulons socialistes. »

À quoi rêvent les ouvrières ? Une autre réponse de Dorothée Letessier.

« Une fois, c’était au début du mois de juin, le soleil faisait de l’usine une fournaise, la sueur coulait à nos pieds. […]

Dehors, il faisait bon, l’herbe embaumait l’air en se desséchant. Les journées s’allongeaient paresseusement jusqu’à onze heures du soir.

Il est venu me voir à l’atelier et m’a dit tout bas : « À une heure, on prend un bon de sortie et on va à la plage, t’es d’accord ? » Follement d’accord que j’étais !

Nous sommes sortis sous prétexte de démarches administratives et nous avons fui l’usine en chantant à tue-tête dans la voiture. «Les cons ils restent au boulot ! Ils ne savent pas ce qu’ils perdent. » Nous on perdait deux après-midi de salaire, mais on est si peu payés qu’on ne perdait pas beaucoup.

Nous nous sommes étendus l’un près de l’autre sur le sable à Binic. Le soleil pénétrait tous les pores de ma peau. Nous étions tout engourdis de chaleur. Son sexe ému bandait sous son maillot de bain. La joie d’être là, échappés, s’ajoutait à la volupté du sable qui coulait entre nos doigts.

Le lendemain, à l’usine, nos coups de soleil faisaient froncer les sourcils.

Je me promets encore des quantités de ces plaisirs-là ! »

=> À l’usine avec Dorothée Letessier :

#1 « L’usine nous a même volé le dimanche »
#2 « On essaye d’oublier que demain c’est lundi »
#3 « Les dernières secondes, c’est les plus longues de la journée »


« Elle pose pas pour les magazines / Elle travaille en usine / À Créteil » Jean Ferrat chante « Ma môme ».

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.