« Les dernières secondes, c’est les plus longues de la journée »

La photo : Verdon.jpg

À l’usine avec Dorothée Letessier#3. On est encore dans « Le Voyage à Paimpol », le premier roman qu’elle a tiré de ces cinq années. Faut tenter d’instruire un peu les énarques. S’ils sont toutefois capables de lire une ouvrière.

On rit souvent à la lecture du Voyage à Paimpol. Faut jamais avoir trimé dans un atelier, une usine ou un chantier pour ne pas connaître cette scène répétée des milliards de fois. Avec autant de variations issues de l’imagination ouvrière. La fameuse « montre du patron », ce maudit modèle qui accélère avant l’embauche et ralentit à la débauche.

« Le silence s’installe. La pendulette du tableau de bord indique presque cinq heures.

À l’usine, c’est la cohue autour des trop rares lavabos. Les copines terminent la journée en fous rires et jouent à s’éclabousser. Il faut environ dix minutes pour décrasser nos mains. Certaines apportent leur propre savon et un gant de toilette et commencent à frotter avant d’accéder au mince filet d’eau bouillante ou froide qui coule du robinet. « Y pourraient tout de même nous poser un lavabo de plus et avec de l’eau à la bonne température, ces bandes de vaches. » Avec les années d’ancienneté, les cals s’endurcissent, la peau se plisse et les doigts se déforment irrémédiablement.

« Qu’est-ce que tu veux, ma vieille, c’est ça la vie d’artiste, il y a des vicissitudes ! »

Quand on a lavé ses mains et fait son pipi du soir, on retourne à sa place et on attend que ça sonne.

— Les dernières secondes, c’est les plus longues de la journée.

— C’est pas possible, elle recule ou quoi, cette pendule de merde !

— La sonnerie est peut-être en panne. On va pas resté planté là pendant des heures.

— Allez, les filles, on s’en va. C’est pas que je m’ennuie, mais y’a mon boulot qui m’attend à la maison.

— Fais gaffe, il y a le chef qu’est au milieu de l’atelier à nous surveiller avec ses sales yeux de cacahuètes.

— Quel vicieux, celui-là. Je suis sûre qu’il est au moins cinq heures deux !

On quitte toujours nos postes quelques secondes avant que ça sonne.

Le chef a tout essayé pour nous remettre au pas. Les menaces, le baratin sur la sécurité, les arguments pédagogiques du genre : « Vous n’êtes plus des enfants. » Mais rien n’y fait, à cinq heures moins trente secondes, on n’y tient plus, on s’en va. »

=> À l’usine avec Dorothée Letessier :

#1 « L’usine nous a même volé le dimanche »
#2 « On essaye d’oublier que demain c’est lundi »


« Les barricades, on n’en veut plus. Chacun déploie ses ailes. […] Nous gagnons des airs purs. Le bout du monde à vol d’oiseau n’est pas si dur. » Des fourmis dans les mains dit et chante « Le vol ».

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.