« On essaye d’oublier que demain c’est lundi »

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À l’usine avec Dorothée Letessier#2. Chaque dimanche depuis des lustres mon copain Des pas perdus consacre sa chronique au travail du dimanche. Arguments, informations, citations, photographies, tout lui est bon pour renouveler chaque dimanche son inépuisable sujet.

Le travail du dimanche, c’est une dégueulasserie sans nom. Le chancre d’une société syphilitique qui pourrit par la tête. Dans « Le Voyage à Paimpol » Dorothée Letessier aborde à plusieurs reprises, non le travail du dimanche, mais le dimanche ravagé par l’usine de la semaine.

« Une aube café-crème pointe derrière les rideaux. L’obscurité prend des teintes beiges.

« On s’est rendormis. On va être en retard. Maryvonne, lève-toi ! » Tous les matins, c’est dur de se lever, mais le lundi, c’est pire. « Les nerfs sont tombés », disent les femmes. On est encore plus fatigué que les autres jours de la semaine. L’idée de recommencer toute une semaine de boulot nous coupe les jambes, on voudrait hiberner.

Le dimanche soir, on a eu du mal à se coucher. On a tourné en rond dans la maison, rangeant un objet par-ci par-là, préparant le bleu de travail pour le lendemain et des pièces d’un franc pour le distributeur de boissons. En regardant machinalement le navet du dimanche soir à la télé, on essaye d’oublier que demain c’est lundi et on se couche enfin en maudissant ce dimanche trop court qu’on n’a pas assez vécu.

Les ouvriers pâlichons entrent à l’usine, tête baissée, le dos rond, prêts à encaisser les coups.

Quelquefois, pour faire gag, devant les copines, j’entre à reculons. On rit, mais c’est pas drôle. »

Sortir de l’usine. Sortir l’usine de son esprit. Parfois le besoin devient trop impérieux. Le corps est fatigué mais plus encore c’est la tête qui crie grâce. L’énarque, comme le ministre ou le patron, est doté d’un cerveau dinosaurien trop primitif pour comprendre qu’une ouvrière est un être humain.

« C’est humiliant de devoir se déshabiller, se montrer sous un jour morose, justifier dans son corps qu’on en a marre de la vie qu’on mène, qu’on est fatigué, qu’on voudrait un peu de calme. Le médecin écoute, regarde, examine, catalogue, il juge du haut de ses études et de son papier à en-tête si l’on peut avoir ou non sept petits jours de repos. L’absentéisme, c’est grave socialement, ça coûte cher aux patrons, à la Sécurité sociale, à l’État, à la nation-tout-entière. 

Et le présentéisme qui nous abrutit, qui nous rend malade, est-ce qu’il ne fait pas plus de ravages ?

Heureusement, j’avais une tension artérielle insuffisante, alors j’ai eu mon petit imprimé en trois exemplaires dûment signé. […]

Je l’ai eu mon arrêt maladie et tout de suite je me suis sentie mieux. Huit jours pour dormir, lire, ne rien faire, rêver, cela a suffi à me remonter le moral d’un cran. »

=> À l’usine avec Dorothée Letessier :

#1 « L’usine nous a même volé le dimanche »


« Savez-vous pas que l’ordinaire / S’en va toujours à reculons. » « L’ordinaire », le règlement d’un corps de métier, aujourd’hui la loi El Khomri.

« Il faudrait à ces maîtres-là / Des ouvriers faits à leur guise / Travaillant le jour, la nuit / Qu’on leur demande quelques pistoles / Nous envoient la gendarmerie. » « Les pistoles », aujourd’hui les euros.

Mélusine chante « Nous sommes quatre compagnons », une chanson d’ouvriers papetiers de l’Angoumois qui date, non du XXIe, mais du XVIIIe siècle.

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