« L’usine nous a même volé le dimanche »

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Chaque dimanche depuis des lustres mon copain Des pas perdus consacre sa chronique au travail du dimanche. Arguments, informations, citations, photographies, tout lui est bon pour renouveler chaque dimanche son inépuisable sujet.

Dorothée Letessier a trimé à la chaîne chez Chaffoteaux et Maury. Cinq années d’usine à Saint-Brieuc, Côtes-du-Nord, qui lui ont inspiré deux romans qui méritent ta lecture. « Le voyage à Paimpol », d’où provient cet extrait, a été publié en 1980. 

Une dédicace spéciale à Macron, ce crétin inculte et arrogant. S’il avait lu un seul livre de Dorothée Letessier, mais on peut pas demander à un ministre de lire tout un livre sans image, il n’aurait jamais dit que les ouvrières de Bretagne étaient analphabètes. Une pensée émue pour Valls, El Khomri et tous leurs complices. Pour leurs lois criminelles je les condamnerais volontiers tous à cette peine capitale : un travail posté à la chaîne à perpétuité. Sans limite de temps hebdomadaire, c’est ringard, et avec un salaire chinois, c’est moderne.

« L’usine nous a même volé le dimanche.

Il dit : « J’aime pas le dimanche. » Le dimanche c’est la veille du lundi et on porte déjà le deuil de la semaine à venir. On est encore fatigué, les heures passent trop vite, on n’ose plus rien faire et on finit par s’ennuyer. Je voudrais aimer les dimanches matins où le réveil se tait et les après-midi où l’on voit le ciel. Nous pourrions être joyeux, souffler le verre, explorer le centre de la terre ou voyager en ballon. 

Mais tout est vain, le dimanche n’est pas fait non plus pour rêver. Mes dimanches n’ont pas d’importance. Je me sens seule. Je m’approche de lui pour le toucher, l’embrasser, lui dire un mot. Il se détourne, je l’embarrasse. J’ai l’humeur qui chavire. J’évite de poser un regard sur l »homme qui attend lundi derrière un roman policier et je refoule une terrible envie de pleurer et de tout casser. Je suis une minette désœuvrée et capricieuse, une bobonne abusive. J’ai la tête à côté de mes pompes.

Pourtant j’usine, moi aussi, je lutte de classe, je syndicate, j’ai des copines et des sujets de conversation honorables. Il faut croire que je ne suis plus à convaincre ou à séduire et que c’est une tâche de moins à faire. « Arrête de te plaindre, Maryvonne, je ne te comprends pas. Faisons l’amour et demain, c’est vendredi, ça ira mieux. » Oui, tous les vendredis on espère, et chaque dimanche est décevant.

On ne fait jamais l’amour le dimanche soir. On s’imagine déjà à l’usine. La gorge nouée. On craint de bouger, d’accélérer l’écoulement des heures. Mais rien n’y fait, le réveil sonnera obligatoirement le lundi matin. Quelquefois, de rage, on baise. »


« Malgré que. » L’école nous enseigne que l’on ne doit pas dire ça. Mouloudji enchaîne les « malgré que » dans « Faut vivre ». « Malgré qu’au ciel de nos poitrines / En nous sentinelle endormie / Dans un bruit d’usine gémit / Le cœur aveugle qui funambule/ Sur le fil du présent qui fuit / Faut vivre… »

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.