« Lui apprendre à faire comme tout le monde »

Barbe

Foutre la paix à ceux qui ne vivent pas comme toi, ne pensent pas comme toi, ne s’habillent pas comme toi, ne mangent pas comme toi.

Un couple, guère plus de vingt ans, tous deux avec les cheveux longs et des vêtements aux couleurs psychédéliques comme il s’en porte en Californie en ces temps de Flower Power. Mais là, on est en France, dans une fête foraine de campagne. Deux pépères causent des chevelus : « As-tu vu qui était le mâle et qui était la femelle ? » Ce rejet brutal, bestial, de ceux qui ne sont pas comme tout le monde marque le gosse qui entend ça et te l’écrit cinquante ans plus tard.

Vers 1972. L’apprenti avait les cheveux longs. Ce qui ne plaisait pas dans sa boîte où il était devenu la tête de turc. Jusqu’au jour où toute l’équipe l’a tondu pour lui apprendre à faire comme tout le monde. L’apprenti harcelé s’est suicidé et son geste a alors fait la tour de la presse nationale.

Quelle ressemblance entre la mode des cheveux longs des Beatles et la mode du foulard des musulmanes d’aujourd’hui ? Les mêmes discours délirants sur la civilisation en danger.

Quelle ressemblance entre la mode des barbes en broussaille des années Larzac et la mode de barbes présumées musulmanes ? Les mêmes discours délirants sur la civilisation en danger.

Quelle différence entre la mode des barbes musulmanes et la mode des barbes des jeunes urbains très chics ? Pas facile de déterminer au premier coup d’œil si c’est un poil musulman ou un poil hipster…

Vers 1970. Toute l’école bruisse de la nouvelle. Durant la nuit, dans une petite rue du centre, un jeune homme a été agressé. Il a été émasculé parce qu’il avait les cheveux longs.

Un prof dit qu’il l’a bien cherché. En bref s’il s’était fait couper les cheveux comme tout le monde personne n’aurait eu l’idée de lui couper les couilles…

Une autre prof nous dit que chacun a le droit d’être ce qu’il est, a le droit de vivre, penser, manger, s’habiller ou se coiffer comme il l’entend. Le droit de ne pas faire comme tout le monde. Sans jamais avoir de comptes à rendre à la société qui l’entoure tant qu’il n’empiète pas sur la même liberté de ses voisins.

Elle nous expliquera dans les jours suivants pourquoi la presse régionale est restée muette sur l’agression. La décision aurait été prise lors d’une réunion des pontes de la presse et des autorités. Il y aurait même eu un ministre à cette réunion. La prof nous dit que l’on a choisi le silence pour éviter que cette histoire épouvantable ne se répète ailleurs. Ne pas donner l’exemple. Ne pas donner l’idée de faire… comme tout le monde.

Maintenant tu sais comment s’est formée en mes vertes années ma volonté farouche de défendre le droit de ne pas faire comme tout le monde. Le droit de vivre selon son entendement. Sans la menace d’une violence symbolique ou d’une violence tout court.

Défendre ce droit sans jamais me soucier d’être en accord ou pas avec le déviant, la dissidente ou l’insoumis au bon goût, à l’habitude de tout le monde ou à l’ordre établi. Être d’accord ou pas avec la déviance est une autre question.


« Avez-vous une fois seulement / Songé que la haine ça mine / Alors que l’amour ça détend / Que ça rend jeune et beau tout l’ temps ? » François Béranger chante « Vous n’aurez pas ma fleur ».

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.